explorations - nouveaux objets - croisements des sciences

Les auteurs

Frédéric Pascal

I.J.N / CeLiTh

fredericp.pascal [chez] gmail.com

Samuel Tronçon

Chercheur, Directeur de Résurgences (Recherche et action en sciences sociales).
Membre associé de l’Institut de Mathématiques de Luminy (UMR 6206)
Membre du groupe LOCI et du groupe LIGC.

Page auteur

stroncon [chez] resurgences.eu

Référence

Frédéric Pascal, Samuel Tronçon, « Dynamique du langage et ontologie », Influxus, [En ligne], mis en ligne le 7 octobre 2013. URL : http://www.influxus.eu/article635.html - Consulté le 28 juillet 2017.

Dynamique du langage et ontologie

par Frédéric Pascal, Samuel Tronçon

Résumé

Nous proposons une conjecture qui vise à explorer les possibilités d'une théorie de la signification qui ne se baserait ni sur l'analyse des énoncés du langage, ni sur les références objectives de nos énoncés. Cette conjecture est permise par de récents progrès logiques qui donnent les bases nécessaires notamment à la fondation d'une signification par l'usage, dans un système conventionnaliste et holiste. L'intérêt d'une telle démarche, outre l'élaboration d'un modèle conceptuel, est de permettre une autre fondation de la communication inter-humaine et de l'apprentissage.

La réflexion proposée ici a pour objectif de tester les possibilités offertes par une théorie de la signification qui n’aurait pas recours à la notion de contenu, et dans laquelle l’intention serait entièrement opaque [1].

On considère deux agents qui ne peuvent communiquer qu’en échangeant des cartes sans signification a priori : ils ne connaissent pas les figures, aucune inscription n’est présente, aucun manuel n’est fourni. La seule règle du jeu ne suppose rien concernant la signification des figures représentées : les joueurs peuvent échanger des cartes en les posant à tour de rôle. Les joueurs ne partagent donc d’explicite que l’historique de l’échange, privé de toute définition. Nous conjecturons néanmoins l’émergence progressive de valeurs symboliques grâce aux nombreuses interactions qui permettent aux joueurs de stabiliser leurs propres routines sur la base des réactions de l’interlocuteur. Ainsi, chaque joueur aura tendance à supposer que les comportements répondant à ses actions sont le fait de routines de son opposant. En informatique théorique, cette idée est rendue par la notion de bi-orthogonalité, par laquelle on définit un type logique $A$ comme l’ensemble des preuves $\pi$ de $A$ qui répondent aux preuves $\pi'$ de l’orthogonal $\neg A$ (voir notamment [6] et [3]).

L’idée première de l’ontologie telle qu’elle est appliquée à la méthodologie de la création d’un système formel est de rendre explicite un domaine qui ne l’est généralement pas. Dans ce modèle, il s’agit de montrer par un système réduit comment non seulement rendre compte mais encore traduire, avec la rigueur d’un système formel, un certain nombre de phénomènes linguistiques pour lesquels la plupart des théories se trouvent prises au

Si la valeur descriptive d’un tel modèle nous paraît avérée, ce n’est pas sans poser certains problèmes ontologiques. Il faut notamment s’assurer que la procédure d’interprétation repose sur des constituants explicites. Il s’agit aussi d’élucider la relation que peut entretenir le modèle avec son domaine d’application extérieur, et donc avec tout un ensemble de contraintes qui ne peuvent être que faiblement spécifiées.

1 Modèle double blind

La théorie de la signification, qu’elle soit plutôt portée sur la sémantique ou sur la pragmatique, se confronte sans cesse à la question du contenu et de l’intentionnalité. Cette omniprésence cache néanmoins de réels problèmes conceptuels que l’on peut espérer contourner en adjoignant à la théorie classique de nouvelles hypothèses permettant d’enrichir ce que l’on entend traditionnellement par « signification ».

L’intuition qui préside au modèle qui suit permet d’explorer certaines possibilités offertes par l’abandon "relatif" de la notion de contenu, et par la « privatisation » de l’intention locutoire. En rejetant l’intention, notre ambition n’est pas tant de l’évacuer que de la mettre de côté provisoirement, et d’éviter ainsi toute incidence rétroactive sur l’objectivité de l’échange comme on peut la connaître dans le modèle cybernétique. Nous verrons que cela a pour conséquence notamment de recentrer l’analyse sur les processus de l’échange et sur les notions de compréhension et de connaissance.

Principe

Le « double blind » met en scène deux agents qui ne peuvent communiquer qu’en échangeant des cartes sans signification : ils ne connaissent pas les figures, aucune inscription n’est présente, aucun manuel n’est donné. La seule règle du jeu ne suppose rien concernant les figures représentées : les joueurs peuvent échanger des cartes en les posant à tour de rôle. Chaque joueur est caractérisé par une certaine capacité mémorielle et un ensemble de procédures d’analyse sur les échanges passés qui lui permettent de décider de quelles cartes il va user dans l’échange. Au fur et à mesure de l’échange, un joueur peut enrichir et modifier une liste de routines auxquelles il accorde une certaine pertinence pour réguler ses échanges. Nous modélisons cet agent au moyen d’une base de données relationnelle comportant la mémoire des coups, de modules d’analyse inductive, et de routines de la forme « en échange d’une carte $x$, je peux donner la carte $y$ ».

Il est important de noter qu’en l’absence d’explications supplémentaires, un joueur ne peut savoir si son opposant connaît les mêmes règles que lui. La consigne de jeu peut d’ailleurs être définie, pourquoi pas, comme suit : « Serez-vous en mesure de nous dire, à l’issue de $x$ échanges, quelles sont les règles appliquées par votre interlocuteur ? ».

De fait, il s’ensuit qu’un joueur est libre d’interpréter l’absence de carte posée en réponse à sa proposition soit comme absence de réponse de son partenaire (auquel cas il va donc rejouer), soit comme pause (auquel cas il attendra indéfiniment). Cette liberté vient du fait que les joueurs ne peuvent signifier explicitement leur volonté d’abandonner ou de prendre un temps de réflexion. L’interprétation de l’attente comme pause ou comme arrêt relève de la règle privée. Et on peut facilement imaginer qu’apparaisse ensuite une valeur temporelle arbitraire, subrogeant la règle privée, pour devenir publique. Cela est notamment possible du fait que, même si les joueurs ne peuvent partager de signe explicite d’abandon, ils peuvent se baser sur leurs réactions mutuelles en situation d’attente pour se définir une conduite. Nul doute que cette interprétation croisée stabilisera des routines privées tellement proches qu’elles joueront la même fonction qu’une routine publique.

Fonctionnement

On conjecture aisément que les premiers échanges se font de manière totalement aléatoire. Chaque fois qu’une carte est posée, une autre vient en réponse. Chaque joueur fait par ailleurs les associations qu’il souhaite entre les cartes, et entre les figures qu’elles représentent.

Mais, au bout d’un certain nombre d’itérations, les joueurs commencent à faire des constats et à prendre des décisions : « pour cette carte, je donne cette carte », « il ne joue pas, c’est qu’il n’a pas la carte nécessaire », « je n’ai pas la carte que je souhaite, j’en place une autre quelconque » ... Ce sont ensuite des inductions qui apparaissent : « cette carte l’amène (toujours) (souvent) (plus tard) à une impasse », « cette carte permet (toujours) (souvent) (plus tard) d’obtenir telle carte », « cette carte ne m’inspire jamais » ? Puis des routines : « pour cette carte on peut avoir cette carte », « pour cette carte on doit rendre cette carte »... Et enfin des stratégies : « il devait rendre cette carte, il ne l’a pas fait, pourquoi ? Je le relance sur une autre routine pour voir s’il la respectera », « il respecte la routine, je peux donc attendre telle carte dans trois tours », « il ne respecte aucune routine, il me prend pour une bille ? Je fais pareil ? »

L’intéressant, c’est que les joueurs ne partagent d’explicite que l’histoire de leurs échanges. Ils ont en propre la connaissance de ce qui a « motivé » leurs décisions, mais ne peuvent savoir si la réaction de l’interlocuteur est arbitraire ou liée à l’application d’une routine. Vu d’un joueur, les intentions de l’autre ne sont donc qu’hypothétiques et prennent la forme de re-constructions venant justifier précisément leurs propres actions. Ce manque d’assurance concernant le jeu de l’interlocuteur ne doit pas masquer néanmoins l’émergence d’une forme d’intersubjectivité qui ne tient pas qu’à la mémoire des échanges. On peut invoquer pour cela plusieurs raisons. La première est purement statistique puisque chaque locuteur va puiser ses interprétations concernant d’éventuelles routines de son interlocuteur dans l’historique des schémas les plus répétitifs, il a donc une forte probabilité de tomber sur de véritables routines stabilisées comme telles. La seconde raison tient au fonctionnement même du système : du fait qu’il stabilise ses propres routines sur la base des réactions de son interlocuteur, il a donc de fortes chances que les comportements répondant à ses routines soient eux-mêmes le fait de routines de son interlocuteur.

Ainsi, au delà de l’univers privé de routines, qui semble modéliser une partie de la connaissance propre à un locuteur, c’est à travers les routines qui lui répondent qu’il peux stabiliser son propre univers et révéler une partie publique dans l’univers de son interlocuteur. Par l’échange, les deux locuteurs s’explorent et se construisent mutuellement, et cette exploration est révélée, en creux, dans leur propre activité. L’exploration, sorte de connaissance constructive rendue uniquement par le jeu de l’échange, est ainsi, dans sa forme, totalement indépendante des conduites que développent en propre chaque locuteur. Celles-ci, attentes, intentions, comportements, ruses, éthiques et trahisons, servent néanmoins la connaissance qui s’en dégage puisqu’elles orientent l’exploration, et lui fournissent une régularité en même temps qu’une motivation.

En somme, les joueurs établissent des catégories de comportement, grâce auxquelles ils identifient les actions et attribuent des intentions à leurs interlocuteurs. À force d’échanges certains de ces types deviennent communs, totalement ou partiellement, du fait que les inférences concernant les routines de l’interlocuteur portent sur un même domaine (la chronologie) suffisamment riche pour que les locuteurs aient à catégoriser des schémas d’action récurrents.

La différence avec un système naturel consiste essentiellement dans les contraintes sociales qui s’imposent : grands nombres d’interactions, interactions multiples en parallèle, introduction du contexte. La prise en compte de ces contraintes sociales nécessite un passage à la complexité. Il suffit néanmoins pour cela de jouer le même jeu avec plusieurs locuteurs, ou en considérant des interactions entre contextes plutôt qu’entre locuteurs, mais il ne s’agit là que d’une répétition du même schéma qui ne pose que des problèmes technologiques sans influence déterminante sur la partie conceptuelle : puissance de calcul et programmation concurrente. On considèrera qu’une modélisation de ce jeu pourrait constituer une bonne approximation d’une notion d’intersubjectivité qui ne soit fondée ni sur l’intentionnalité, ni sur la notion de contenu conceptuel. Rappelons que ce modèle n’a pas pour vocation de remplacer les théories actuelles, mais d’ajouter des dimensions insuffisamment prises en compte dans la théorie de la signification alors même qu’elles pourraient aider à résoudre certaines difficultés fondationnelles.

Implémentation

Nous simulons cette conjecture grâce à un modèle informatique qui comprend un base de données relationnelle, des routines et un module de visualisation des données. La chronologie du jeu est stockée dans une base libre d’accès, elle est unique. Seuls diffèrent les modes d’accès des joueurs à la chronologie, qui sont dépendants des caractéristiques des joueurs (mémoire, procédures inductives utilisées, profondeur de champ des procédures). Chaque coup de l’échange est enregistré comme un quadruplet qui comprend l’identité des joueurs, l’action ayant induit cet échange, et l’action jouée par le joueur actif à cette étape. L’échange est évidemment indexé par un entier correspondant à son numéro d’ordre dans la chronologie. Un échange binaire comprend donc une action à destination d’un joueur, et la réaction de ce joueur. Un échange complexe, pourra comprendre plusieurs actions d’origine (ayant motivé une réaction), et/ou plusieurs actions-réponse. La particularité des échanges tels que définis ici est de valoir à la fois comme unité stricte (question-réponse, intervention-répartie, ...) et comme unité composable (en tant qu’elle résulte d’une action précédente, et engage une action future). L’échange est donc une unité strictement locale, qui se résout dans l’action.

Chaque joueur possède en outre une base privée, contenant la liste des actions qu’il a retenues comme pertinentes, i.e. comme actions répétables (on parle alors de renforcement). Cette liste est donc dépendante des procédures inductives qu’un joueur utilise pour renforcer ses actions. Une telle action renforcée sera nommée tactique. La création d’une tactique occurre en fonction des procédures inductives de l’agent qui lui permettent de mesure la pertinence de cette création. Une tactique sera définie à l’aide de l’action de l’interlocuteur, et de la réaction du locuteur. Il y a évidemment plusieurs tactiques opposables pour un coup de l’interlocuteur, et plusieurs tactiques pour atteindre un coup du locuteur. Les tactiques sont plus particulièrement différenciées par leur impact, à un pas, c’est à dire relativement à ce qu’elles permettent d’obtenir immédiatement, ou à plusieurs pas, ce qui nécessite de composer des tactiques et donc de calculer leur impact "composé".

On peut dès lors concevoir des stratégies, organisation arborescente de tactiques, qui permettent de répondre à différentes actions possibles de l’interlocuteur en fonction des coups prévus par l’agent. Une stratégie n’est donc possible que si le joueur possède un ensemble de tactiques non-trivial. Il faut notamment que ses tactiques soient connexes (qu’elles puissent se composer), ce qui suppose l’existence, chez l’autre joueur, de réactions potentielles permettant cette composition. Une stratégie est donc un arbre, potentiellement infini, comportant une base constituée par l’intervention actuelle, avec une alternance de coups joueur/opposant : l’intervention du joueur, les interventions possibles pour ses interlocuteurs, ses propres ouvertures à la suite de l’intervention de la partie adverse, etc... Certaines branches sont closes, lorsque le joueur est capable d’anticiper un abandon dans cette "partie" possible. En somme, une stratégie est un ensemble de parties. Comme suite d’échanges ayant mené à l’abandon, la dispute joue un rôle prépondérant dans la création des tactiques et a création de stratégies. Ce rôle n’est pas tant lié à l’abandon lui-même, qui n’a pas réellement de valeur dans ce jeu sans gain, mais à la possibilité qu’il introduit de délimiter un contexte, c’est à dire une partie. Par là-même, les joueurs sont aptes à discriminer les usages possibles, et à les rapporter à l’impact qu’ils ont dans le cours du jeu et leur propre représentation de l’échange.

Pour finir, le modèle comprend des procédures d’induction, par lesquelles les joueurs peuvent décider de leurs coups. Les caractéristiques d’un joueur sont définies en fonction des procédures appliquées et du paramétrage de leur utilisation. La principale méthode de décision porte par induction sur les coups similaires précédemment joués par l’un des joueurs. Ainsi, à l’occurrence d’une action, le joueur va activer sa mémoire des coups passés dans un contexte similaire. Il analyse alors les réactions possibles et l’impact qu’elles entraînent relativement aux possibles continuations (quels chemins peuvent être empruntés par la suite), et à l’issue de ces chemins prévisibles (notamment relativement à l’abandon). Cette analyse est donc dépendante de plusieurs facteurs : la profondeur d’analyse de l’impact (à combien de tours), la profondeur de mémoire de l’agent et le fait de se baser uniquement sur ses propres coups similaires, ou sur ceux des interlocuteurs. L’ensemble de ces paramètres, pour toutes les procédures inductives définies, constitue la caractéristique du joueur.

Ainsi, un joueur pourra avoir comme caractéristique le fait de chercher à explorer des voies abandonnées, ou au contraire le fait de ne pas retenter un chemin sur lequel son interlocuteur a précédemment abandonné. Autre caractéristique importante, cette recherche de chemins se faira par exemple à une distance de trois niveaux (les coups possibles après deux interventions et deux réparties), ou bien uniquement dans l’immédiateté (à une intervention).

2 Un point de vue critique

Deux points seront ici abordés afin de proposer un certain jalonnement de la proposition formelle. Le premier point critique concerne l’ontologie et ici justement la relation entre le modèle et sa relation au réel. Le second point critique portera sur la vraisemblance du modèle concernant la nature des agents réels sur le plan cognitif. La combinaison des réponses qui seront ainsi amorcées à ces deux points critiques mettra en avant la manière dont pourra être nouvellement envisagée quelques constituants fondamentaux de la compétence linguistique.

2.1 Le fondement symbolique et sa part opaque : les deux niveaux de l’ontologie

Le terme d’ontologie s’applique à deux disciplines théoriques très distinctes. Il s’agit dans la tradition philosophique d’une enquête visant à rendre explicite les constituants ultimes de la réalité (ce que Russell a ensuite appelé le “mobilier du monde”) de façon plus fondamentale que le niveau de l’enquête physique ne le permet. Selon une acception plus contemporaine, l’ontologie est inhérente à la constitution d’un modèle formel, soit en quelque sorte son axiomatique, ce modèle formel s’appliquant à l’ingénierie d’une procédure d’acquisition de connaissance, de développement, ou à la meilleure compréhension d’un phénomène réel, cas qui nous intéresse plus particulièrement présentement. Ces deux acceptions génériques sont par conséquent très distinctes, mais l’attachement au même terme n’est certainement pas abitraire. Ceci est d’autant plus vrai que l’ontologie au sens classique a bien souvent été synonyme de l’élaboration d’un modèle formel. Considérant l’interaction linguistique comme un phénomène réel, il s’agit bien ici de proposer un modèle qui permette de mieux le comprendre ou au moins de cerner certains de ses déterminants essentiels à son fonctionnement ordinaire.

La première partie de notre contribution est clairement à placer sous le terme d’ontologie suivant la seconde acception. Le modèle de l’interaction qui est proposé est nécessairement abstrait. Il peut être accepté que l’interaction est effective à partir du moment où l’occurrence d’un certain signe entraîne une réponse à l’inverse de l’indifférence. Cette réponse générera un nouvel effet singulier dans la procédure d’interaction présente et pourra encore générer des conséquences sur la suite, point qui n’est pas strictement mesurable. Le portrait sommaire de l’interaction linguistique qui est ainsi proposé nous fait observer combien l’interaction génère de façon intrinsèque des effets de sens. C’est le séquencement des actions réciproques qui permet d’observer une hiérarchisation par l’établissement de routines et à partir de ces simili-stabilités des situations d’enrichissement ou de ruptures qui vont elles-mêmes être plus ou moins stabilisées.Il s’agit de montrer combien l’examen attentif de procédures d’interaction entre deux agents peut nous dire sur ce qui est généralement compris comme relevant de la "magie" du langage.

Ces effets de contexte se distinguent précisément en tant que les signes s’avèrent porteur d’une certaine valeur (d’un certain ’contenu’) au moins dans le contexte de l’échange. Cette valeur peut amener à se stabiliser en tant que l’émission de tel signe, une invariance séquencielle relative peut s’avérer déclencheuse d’une certain effet observable. Cependant cette valeur ne ne peut ici qu’être relative qu’à l’échange lui-même. Cette limite est donnée par l’espace du modèle, il s’agit de la limite ontologique de ce modèle. Cette limite fait observer l’économie d’un système d’échange.

Il nous faut encore dire un mot sur cette apparence d’échange. Ce contenu n’est stabilisé que par le fonctionnement de l’attribution réciproque des deux agents. L’attribution est montrée comme une condition de l’interprétation, de l’anticipation qui est le fait d’un agent vis-à-vis des actions probables d’un autre. Un point important est alors celui de l’auto-organisation de cet échange. L’échange, c’est à dire les propriétés séquentielles de l’échange met en jeu à lui seul plusieurs niveaux hiérarchiques qui sont sa condition. Les hiérarchies sont simplement rendues explicites par l’organisation des séquences, c’est-à-dire l’émergence d’une organisation. Mais à proprement parler aucun échange n’est opéré stricto sensu si ce n’est un relatif étalonnage par un ajustement dynamique des réactions d’un agent par rapport à celles de l’autre.

La question est de considérer quelle est la portée d’un tel modèle pour la description de l’interaction linguistique dans le monde réel. L’interaction qu’il nous a été permis d’observer fonctionne sur un le jeu de l’attribution réciproque, elle s’établit comme un vecteur de l’anticipation à partir de la mémorisation.

Considérons que le domaine de l’interaction de chacun des agents est élargi à l’échelle de son comportement ; la dynamique de sa subsistance dans un domaine d’opportunités et de contraintes. En ce cas le domaine des attributions et anticipations possible de chacun des agents s’élargit d’autant à mesure des impératifs de son comportement propre vis-à-vis de son environnement. À partir du moment où un domaine de contrainte et d’opportunité pour l’action est relativement partagé par les acteurs, il est permis d’attendre que d’autres convergences vont pouvoir être établies quant à ce dont les signes peuvent être porteurs pour la position réciproque des interprètes.

La distinction des deux ordres de la discipline théorique de l’ontologie paraît étrangement s’appliquer de façon analogue au sujet de l’enquête. Ainsi, l’interaction linguistique est le lieu de la construction d’un certain modèle interprétatif de la situation d’interaction elle-même et de l’environnement dans lequel cette situation d’interaction se produit. En effet la valeur d’indication qui est conférée à un signe ou plus exactement à l’occurrence d’un signe est relative à l’interprétation qui en est donnée par son récepteur et plus exactement à la valeur prédictive dont l’occurrence de ce signe peut être porteuse.

Par conséquent le domaine de la dynamique de l’interaction qui était l’objet dont le système formel était chargé de proposer une description est élargi au point de l’ontologie au sens classique. Au delà de l’économie de l’interaction en propre, siège ce que nous pouvons nommer en termes plus contemporains le domaine de l’écologie de l’agent et des agents. Les procédures d’échange qui sont mises en route, si elles permettent de modeler le domaine des actions réciproques vis-à-vis de l’environnement, permettraient seulement la mise en place d’un modèle largement opaque de l’environnement en question. Qu’un signe soit pourvu d’un contenu d’indication ne permettrait pas de dégager entièrement celui-ci de la procédure de son échange. L’émission de ce signe et son interprétation resteraient donc toujours pris dans cette ambiguïté de principe.

Reprenons à ce niveau les considérations de Lewis (1969) pour qui la question essentielle du langage pouvait être abordée par celle d’un système de signalisation. Notre modèle ferait observer que la pertinence éventuelle d’un tel système de signalisation n’est pas directement en rapport à l’objectivité des informations pertinentes qui seraient évidemment partagées. Qu’une interaction de type linguistique prenne place présupposerait par conséquent fort peu de la coordination des agents vis-à-vis de l’environnement partagé puisque la coordination n’est pas pour nous une condition préliminaire à la communication. Il ne paraît pas selon nous y avoir de raison suffisante pour penser cette évidence des opportunités écologiques partagées pour qu’un système de communication remplisse son office pour anticiper la bonne conformation des ressources présentes au regard des stratégies que le locuteur/récepteur serait susceptible de développer.

2.2 La dynamique du langage,
une dynamique des agents

Nous allons nous employer à montrer brièvement que les capacités des agents qui sont présupposées par notre modèle ne sont pas absurdes au regard du monde réel. Nous considèrerons le plan des conditions de l’expression et de la mémoire et celui pour finir sur quelques positions plus générales concernant la nature du langage et de l’échange.

L’application à un cas concret du modèle d’échange de signes dont il est question suppose la capacité pour chacun des agents d’émettre un signe quelconque qui soit susceptible d’être identifié par l’autre en tant que signe, c’est à dire sans que ce signe soit encore l’expression de quoi que ce soit d’autre. Il suppose la différenciation d’un certain nombre de signes par l’instance du récepteur. Par conséquent c’est la consécution de la réception d’un certain nombre de signes qui permettra d’anticiper ce que ce signe signifie, c’est à dire ce que la réception de ce signe permettra à un agent d’anticiper.

Sur le plan de la mémoire il est habituellement permis de distinguer, dans la famille des mémoires à long terme, entre mémoire déclarative et mémoire procédurale. La première suppose une représentation consciente de l’agent puisqu’il s’agit de l’articulation d’une certaine description par les moyens du lexique ou d’un système symbolique externe à l’agent lui-même. La mémoire procédurale, au contraire est définie par l’ensemble des changements que l’organisme intègre d’une façon ou d’une autre à l’échelle de son comportement : il s’agit d’une mémoire des habiletés motrices, une mémoire du savoir-faire.

Dès lors que la mémoire, base du modèle de l’interaction en question, n’est pas considérée comme une mémoire déclarative, mais comme une mémoire procédurale, il s’agit simplement de parier sur la non indifférence d’une chaîne d’événements passée sur le comportement réciproque des agents dans le futur.

Pourtant dès qu’il est parlé de décision, il semble que justement la procédure de l’interaction suppose justement des comportements réciproques qui dépassent ceux de l’application d’une routine. Certes, la routine est établie sur des stabilisations de comportements réciproques qui peuvent en rester au niveau de l’accident c’est à dire la réactivité immédiate de chacun des agents à partir de la réception d’un nouvel item prenant place dans une certaine suite (ce qui joue ici le rôle du contexte). Cependant, le cas de la rupture de la routine, comme certaines procédures de son enrichissement paraissent bien engendrer une interaction où l’anticipation dynamique est de mise et non seulement une conjonction aléatoire.

La considération de la mémoire ouvre directement sur la question de l’apprentissage. En effet la mémoire à long terme qu’elle soit procédurale ou déclarative est une condition majeure de l’apprentissage. Il va de soi que ces deux concepts de mémoire : mémoire déclarative et mémoire procédurale ouvrent sur deux compréhensions distinctes de l’apprentissage. La première interprète l’apprentissage en terme de possession de contenus : elle est en effet associée à la mémoire dite sémantique. La seconde fait comprendre l’apprentissage en termes d’habiletés motrices, et donc d’intégration dynamique de processus. Or il semble bien que ce qui est montré par ce phénomène de l’interaction par le modèle que nous proposons est une réflexion sur la source de la concomitance de ces deux types de mémoire et ces deux ressorts de l’apprentissage.

L’approche que nous proposons de la dynamique de l’interaction pourrait être dite ne pas porter sur la spécificité du langage mais s’appliquer tout autant à n’importe quel système de communication, quel que soit le répertoire de signes qui est mobilisé. Nous reconnaissons cette proximité avec une approche éthologique comme celle qui était développée par Konrad Lorenz. Le principe de cette interaction s’appliquerait en effet tout aussi bien à une communication interspécifique.

Par rapport aux contributions qui peuvent être rapprochées de notre tentative, celles de Lewis et celle de Skyrms ont déjà été mentionnées, chacune ayant mis à profit la théorie des jeux. Les questions de l’un et de l’autre auteur ont porté sur le comportement linguistique et en particulier sur la relation du comportement linguistique à la question générale de la coordination entre agents.

En effet ces deux approches, tout autant que la nôtre, intègrent la compétence linguistique au rang a) du comportement et en tant que tel comme un facteur biologique, b) au rang d’une compétence qui est acquise et non présupposée. Il convient par conséquent de chercher leur avantage ou du moins de montrer celui-ci.

Skyrms (1996) commence son examen par la question d’une théorie de la justice et de la répartition équitable des bénéfices d’une action coordonnée. Selon son approche cette question paraît constituer un préliminaire, comme si la négociation passait avant la communication. Nous défendons que nous pouvons nous passer de l’hypothèse d’une entente éthique ne qui supposerait le système de signalisation comme le défendait Skyrms dans sa critique de Lewis.

L’application de notre modèle ne fait non plus aucunement supposer un tel état de partage promis du bénéfice commun, ni ne suppose qu’un tel bénéfice commun existe. L’échange ou du moins ce qui est situé sous le principe de l’échange est simplement ici compris comme une ressource, c’est à dire un potentiel qui pourra être plus ou moins exploité par un agent ou un autre pour son profit ou simplement pour prévenir son détriment. Mais avant que la réception d’un certain signe en provenance d’un autre être animé puisse être l’occasion d’un bénéfice, il semble qu’un pas soit nécessaire.

Le premier moment de cette partie critique visant à dégager les intérêts du modèle nous a fait opposer l’univers modélisé de l’interaction qui est la limite de la formalisation avec celui du domaine écologique dans lequel les actions réciproques et les actions propres des sujets sont susceptibles de se réaliser. L’interaction de l’organisme avec son environnement n’est pas un fait mystérieux puisque la nature profonde d’un organisme est d’être animé. Il peut être considéré simplement que c’est la réponse d’un élément qui constitue le point d’arrêt décisif à partir duquel l’application du modèle prend place. La suite donnée dépend par conséquent des ressources mobilisées et mobilisable pour chacun des agents en les temps et lieux de leurs interactions effectives et de leurs interaction possibles.

Par conséquent l’origine des compétences linguistiques serait à expliciter pour l’ensemble de ces contributions. Suivant notre perspective peu de mystère serait à trouver dans l’origine du langage. Ce qui est appelé communément langage est la résultante d’une somme de compétences mais aussi d’un ancrage placé dans l’héritage d’un ensemble de pratiques, et encore d’une somme d’instances légales qui sont les garanties officielles mais partielles des valeurs de l’échange courant et des échanges possibles.

Si une spécificité du langage tel que nous comprenons ce terme dans notre usage ordinaire est remarquable par rapport à ces autres systèmes de communication, c’est celle de sa souplesse. Cette souplesse est permise par les ressources individuelles des agents, par la réalisation matérielle de l’interaction elle-même en tant qu’elle permet l’expression et la saisie d’une grande complexité — des instructions complexes dont la portée potentielle dans l’espace et dans le temps est considérable — en un temps très réduit, tout ceci étant rendu effectif par le bénéfice d’un facteur d’héritage culturel absolument central.

Conclusion

Nous pouvons considérer qu’un schéma d’interaction simple permet d’approcher quelques unes des caractéristiques du fonctionnement du langage. Le premier point est que la convergence sur la dimension de signification est à comparer à un schéma de preuve. Le second point est que cette signification est à comprendre comme une composition à partir de facteurs mémoriels. Ces facteurs mémoriels doivent minimalement être interprétés comme procéduraux. Leur articulation symbolique ne serait à considérer que relativement à un supplément de signification, supplément qui ne préserve pas nécessairement l’identité de ce sur quoi il s’établit. Le point prometteur dans cette proposition nous semble être dans la vocation à articuler convenablement un domaine sémiotique sur un domaine purement physique auquel le premier reste réductible en principe. Cependant cette réduction n’en serait pas une acceptable étant donné que nous ne saurions ni rendre compte des comportements de nos organismes, ni même de circonscrire les unités physiques qui permettent de les articuler. Par conséquent nous ferions ainsi un pas dans l’explicitation objective d’un niveau relationnel. Celle-ci partirait du constat de l’articulation nécessaire des signes échangés sur des propriétés réelles du monde : les propriétés réelles du monde qui conditionnent cette interaction.


Références

[1] John Barwise and John Perry. Situations and Attitudes. The MIT Press, 1983.
[2] Jean-Yves Girard. Locus solum. Mathematical Structures in Computer Science, 11 :301-506, 2001.
[3] Jean-Yves Girard. Le point aveugle. Hermann, 2007. Tomes 1 et 2.
[4] Frédéric Pascal. Le langage et les deux plans de la cognition située. Prépublication. Institut des Systèmes Complexes de Paris, 2008.
[5] Barry Smith. Ontology and information systems. Disponible en ligne sur http://ontology.buffalo.edu/ontology(PIC).pdf, 2003.
[6] Samuel Tronçon. Dynamique des démonstrations et théorie de l’interaction. Thèse de doctorat, Université de Provence, 2006. A paraître en 2009.


[1] Sur cette base, le modèle "double blind" que nous présentons, développé à l’origine pour la sémantique par Tronçon, est largement influencé par les travaux de Jean-Yves Girard, et plus particulièrement par la Ludique (voir à ce sujet [2]). Si cette inspiration est clairement présente dans le développement de notre réflexion, le modèle n’en reste pas moins, à cette étape, un modèle conceptuel et informatique. La convergence avec une présentation "logique" restant encore à construire. L’originalité de ce travail réside plutôt dans sa convergence avec les thèmes développés par Frédéric Pascal (voir notamment [4]), dans lesquels on constate l’intérêt de cette réflexion d’un point de vue d’ontologie formelle.