explorations - nouveaux objets - croisements des sciences

L'auteur

Nasser Tafferant

Référence

Nasser Tafferant, « La proximité confuse des semblables », Influxus, [En ligne], mis en ligne le 16 octobre 2015. URL : http://www.influxus.eu/article995.html - Consulté le 17 octobre 2017.

Le chercheur affecté

La proximité confuse des semblables

par Nasser Tafferant

Résumé

Cet article revient sur la thèse qui a porté sur l’économie souterraine dans le quartier populaire de mon enfance. Il s’agit de décrire le travail nécessaire de la conversion réciproque du regard impliquant les enquêtés qui étaient des connaissances familières. Un travail d’objectivation préalable a permis de se situer dans l’espace des interactions de l’enquête, et de réprimer l’effet de dissymétrie que le chercheur novice impose par un souci naïf du devoir de distance. La perte de confiance en soi, le sentiment de trahir et d’être trahi par des proches, la peur de ne plus pouvoir se réhabiliter dans les relations de camaraderie ordinaire une fois sorti des difficultés de l’enquête, la honte d’être apparenté à un voyeur plutôt qu’à un observateur de terrain, tout cela a constitué une charge émotionnelle rédhibitoire à l’enquête de terrain, et dont il a fallu se délester, par ironie du sort, avec la complicité des enquêtés beaucoup plus lucides sur les rôles à tenir et les rôles à jouer dans la situation d’enquête.

Abstract

This article returns on the thesis that concerned the underground economy in the popular district of my childhood. It is a question of describing the necessary work of the mutual conversion of look that involved the investigated people who were familiar knowledge. A work of preliminary objectification allowed to be situated in the space of social interactions, and to repress the effect of asymmetry that the researcher novice inclines by a naïve concern of the duty of distance. The loss of self-confidence, the feeling to betray and to be betrayed by close friends, the fear of not being able to any more rehabilitate itself in the relations of ordinary good-companionship once taken out of the difficulties of the investigation, the shame to be similar to a voyeur rather than to a student in qualitative research, all this constituted an emotional charge that it was necessary to off-load, by irony of fate, with the help of the investigated who were more lucid on the roles to be held and roles to play in the situation of investigation.

 « J’éprouve la résistance et j’entends la rumeur des distances traversées » , Marcel Proust.

Cet article revient sur une étape décisive qu’il a fallu franchir au cours de ma thèse, laquelle portait sur l’expérience de l’économie souterraine par des adolescents et de jeunes adultes dans un quartier populaire de la banlieue parisienne [1]. Un quartier qui avait pour particularité d’être celui de mon enfance, là où je fus éduqué familialement, où je reçus l’instruction élémentaire, où je traînais mes baskets dans l’ascenseur, la cage d’escalier et la cave de l’immeuble (autant de terrains de jeu), où je fis mes premiers jobs, bref, où j’avais une myriade d’amis qui constituaient potentiellement des ressources pour mon travail de terrain. Fort de ce réseau dense, il me parut évident de sonder des connaissances familières pour interroger ce qui, d’ordinaire, ne se livre pas au grand jour. L’étape décisive dont il est question ici renvoie à l’opération d’une conversion du regard à laquelle les enquêtés et moi-même avions du nous livrer pour pouvoir discuter librement de quelques énigmes économiques dans la cité. Ainsi, j’allais confiant dans cette démarche consistant à glaner des contacts « fiables » jusqu’au moment où, assez vite, je butais contre un mutisme et des regards défiant aussi bien l’étude que les relations établies. Un constat s’imposait à moi : mon terrain d’étude n’était pas celui du « bizness » , entendu par là que le « bizness » dans mon quartier d’enfance ne se livrait pas aussi aisément à l’étude sociologique. La conséquence fut que des camarades ignorèrent mes questions, ce qui plombait l’ambiance car leur silence opérait comme une sentence pudique toute aussi brutale qu’amicale. Ainsi, je devais comprendre par moi-même que je dérogeais à certaines règles de la civilité ordinaire en pratiquant l’enquête sociologique comme si de rien n’était, et cette relation duelle qui émergeait de ces situations d’enquêtes avortées alertaient sur l’équilibre à la fois fragile et insoupçonnée de nos rapports amicaux. L’économie souterraine, souffrant d’une mauvaise image dans les médias et, rappelons-le, répréhensible par la loi, était un terrain miné qu’on ne foulait pas la fleur au fusil. En parler entre amis ou entre voisins signifiait respecter les limites d’une conversation localement et confidentiellement située. Autrement dit, en faire un objet d’étude sociologique et le rendre public n’avaient pas de sens, si ce n’était, aux yeux du voisinage, prendre le risque de conforter la stigmatisation des grands ensembles en les exposant à une politique locale répressive soutenue. Poursuivre l’étude du « bizness » impliquait donc l’édification d’une hospitalité de la parole donnée au double sens du terme : un respect du dire (et du non-dit) sociologique, ainsi que le rappel à l’ordre d’une confiance mutuelle rendant possible l’exercice inhabituel de la relation d’enquête entre gens familiers. Sur un plan émotionnel, cette conversion du regard n’a pas été simple. La relation duelle à des amis de longue date m’inclinait à la peur de décevoir et d’être déçu. Ainsi, j’eus l’impression d’être trahi lorsque des camarades n’hésitaient pas à enterrer mon étude en tenant des propos vexatoires tels que : « Laisse tomber, ton étude ça ne sert à rien ». Consolation minimale cependant : j’interprétais ces railleries comme une salve amicale. Autrement dit, en référence à l’adage populaire : « Qui aime bien châtie bien ». D’un autre côté, je me sentais coupable de les trahir en les sollicitant derechef, au risque de les vexer à mon tour, car insister signifiait dans ce cas vouloir forcer la parole tout en faisant la sourde oreille à leurs réticences.

Nul n’est prophète en son pays  

En relisant cette introduction, il me vient en tête les défis du terrain que les étudiants, à qui j’enseigne depuis plusieurs années les techniques d’enquête qualitatives, tentent de relever alors qu’ils expérimentent pour la première fois la pratique sociologique. Après une phase exploratoire, beaucoup d’entre eux évoquent la gêne qui consiste à poser un regard plus ou moins insistant sur des personnes se promenant dans la rue, ou encore solliciter l’attention d’un passant pour témoigner d’une habitude qui lui appartient. Cette gêne, les étudiants la justifient par une impression de dérouter le passant de ses habitudes ordinaires, ce qu’ils interprètent comme une atteinte à sa tranquillité. Qui d’entre nous en effet n’a jamais été curieux d’observer la réaction d’un passant freiné dans sa démarche anonyme par une sollicitation quelconque (un sondeur, un mendiant, une personne demandant son chemin), avec notre air amusé de se demander si le protagoniste sortira victorieux de la situation qui s’impose à lui ou si, à l’inverse, il se sentira offusqué, embarrassé, apeuré, sans défense ? Il n’est donc pas difficile d’imaginer ce qu’ont pu ressentir ces apprentis chercheurs, lesquels, lestés de leur savoir-vivre, défient les règles ordinaires de l’anonymat, en allant conquérir l’espace public dans lequel ils se sentent eux-mêmes menacés. Une solution à ce problème a été, chez certains étudiants, de privilégier un terrain supposé conquis à l’avance pour accomplir leurs travaux tel que les pratiques sportives sur le campus universitaire, les relations de plaisanterie entre amis... Les choses allèrent bon train pendant quelques jours jusqu’au moment où la question de l’embarras fut de nouveau posée en classe. On exemplifiait drôlement le manque de sérieux de certains interviewés, certains prenant un malin plaisir à retourner systématiquement la question à l’enquêteur, d’autres détournant le matériel d’enregistrement pour y laisser l’emprunte de quelques plaisanteries saugrenues qu’il nous plaisait de réécouter en classe. On relatait, en outre, des situations d’entretien qui, au contraire, drapaient d’un voile de mélancolie l’ambiance du cours. On évoquait la manière dont, « sans le vouloir » ni « le chercher » (selon les termes des étudiants), l’exercice de l’entretien avait exhumé des souvenirs personnels douloureux qui jusque-là reposaient en silence, en dépit d’une complicité durable qui, pourtant, eut donné licence à partager moult confidences. Ces échanges avec les étudiants ont eu comme mérite de soulever une question intéressante dans l’appréhension que ressent l’enquêteur avec son terrain. Comment gérer, accepter et faire accepter (aux participants de l’étude) l’expression d’une vulnérabilité dans l’interaction sans pour autant blâmer et vouer au mépris la maladresse de ces enquêteurs de bonne foi ? Il y a comme une morale dans ces affaires de méthode qui souligne la modestie de l’enquêteur face à ces impérities situationnelles [2]. Cette modestie, lorsqu’elle est perceptible, voire dans un meilleur cas, lorsqu’elle est reconnue par une politesse de la franchise, devient en de nombreux cas une vertu dans la mesure où l’apprenti chercheur ne se ment pas à lui-même et, par conséquent, ne triche pas avec la personne qu’il interroge. Un peu comme dans les situations de drague, ces maladresses peuvent avoir un effet de séduction. La non intentionnalité de la question maladroite et la révélation tardive, après-coup, d’une attitude incongrue autorisent non seulement le pardon mais aussi la bienveillance de l’enquêté qui se sent en devoir de venir en aide à l’apprenti chercheur embourbé dans son malaise et une situation dans laquelle, contrairement à ce qu’il croit, le ridicule le menace aucunement. A les entendre, je repensai à mes expériences de jeune chercheur au cours des nombreuses années passées dans mon quartier d’enfance et dans les bâtiments de l’université, fixant mon attention sur les transactions marchandes des produits dont on dit poétiquement « qu’ils sont tombés du camion ». Mon terrain était, pareil aux leurs, battu par des rafales de doutes sur le discours à tenir et la posture à adopter dans des situations qui, hors cadre de l’étude, me semblaient effectivement sous contrôle. La familiarité d’un cadre de vie et de ses habitants, de leur quotidienneté, avait nécessité un périlleux travail de réflexivité afin de barrer la possibilité de toute une série de prénotions que j’accumulais aussi bien en dehors que sur les bancs de la faculté. En effet, jusqu’à ma thèse, j’étais convaincu que « chacun est maître en son royaume », ce qui me conduisit souvent à narguer prétentieusement les observateurs extérieurs venus s’enquérir de nos façons de vivre dans les quartiers populaires. Dans l’espace public, carnet de note en mains, j’étais pris d’un doute lorsque des semblables firent de moi le point fixe de leurs préoccupations. Plusieurs fois, on m’abordait ainsi : « Nasser, qu’est-ce que tu fais ? ». L’air ingénu, je leur répondais : « Rien de spécial, c’est juste pour mon travail ». Une réponse insuffisante, une réaction de panique, un euphémisme d’aucun secours. Nommer cela « enquête » ou « étude » n’aurait certainement pas arrangé mes affaires et aurait ajouté au trouble de mes interlocuteurs. Enquêteur illusoire, je ne sauvais même pas les apparences, et mon malaise ne faisait que s’agrandir à mesure qu’on m’interrogeait sur ces étranges manières de voir un quotidien a priori insignifiant. Un jour, sur la place du centre commercial, une connaissance me morigéna : « Hé ! Ca ne se fait pas ce que tu fais ! Tu mates les gens en skrèd ». En traduisant littéralement la dernière phrase, l’on obtient : « Tu nous observes en secret ». Ainsi, ce qui était remis en cause, c’était l’indiscrétion du regard ou, plutôt, son indécence manifeste comme pour dire : « Tu ne manques pas d’air à nous observer ainsi sans notre consentement », dans la mesure où précisément je faisais partie de ces gens-là, mais ayant pris le parti soudain de m’en éloigner via le point de vue de l’observateur sociologique, je transgressais une règle fondamentale de la politesse du regard : la symétrie et la réciprocité du coup d’œil. Voir et être vu en train de voir sans mot dire, c’est ouvrir une liaison salutaire. Au contraire, voir intentionnellement sans être vu, par le jeu supposé du recul et de la distance, c’est neutraliser toute liaison possible qui rend par conséquent vulnérable l’observé. De ce point de vue, l’observateur (in)discret est perçu comme un voyeur obscène et condescendant. Il n’impose pas seulement son regard, il dicte aussi sa manière de voir. Face aux troubles que je causais, je quittais les lieux d’observation sans viatique, chargé du sentiment honteux d’avoir troublé l’intimité de la routine, et manquant cruellement de courage pour revenir poursuivre mon enquête de crainte de me « tailler une réputation d’emmerdeur » [3]. De retour à la faculté, je rapportais ma déconvenue à des professeurs. Certains avaient sous-estimé ces difficultés compte tenu de mes attachements à ce quartier [4], tandis que d’autres me recommandèrent quelques lectures dans lesquelles les auteurs n’hésitaient pas à évoquer l’ambivalence de leur rapport affectif au terrain [5]. Ainsi, j’entrevoyais la possibilité de tenir un journal de terrain propice à concevoir un dénouement réflexif à mes préoccupations, et à admettre l’« affection réciproque » de l’empathie [6]. J’érigeais aussi en principe de recherche les propos d’Abdelmalek Sayad : « Le sociologue qui est toujours le sociologue des autres sait ou devrait savoir qu’il se trahit toujours en parlant des autres ou dans ce qu’il dit des autres. Ce n’est pas là, un parler subjectif : le savoir et le maîtriser est la condition même de l’objectivité, la condition d’un vrai discours objectif sur les autres. L’acte de sociologie, discours sur l’autre, est aussi un acte d’auto-sociologie, discours sur soi » [7]. La légitimité de mon étude dans ce quartier d’enfance dépendait donc fortement de la façon dont j’allais opérer la conversion des regards, en invitant ces autres semblables à faire de même, non pas pour intervertir les rôles (l’enquêteur enquêté), mais pour mieux nous cerner, nous comprendre et sans doute nous protéger (l’enquêteur confiant, l’enquêté rassuré).

Un terrain miné de surprises

L’intérêt pour le « bizness » [8] trouvait son origine dans ce qui faisait la singularité de certains receleurs que je côtoyais aussi bien dans mon quartier d’enfance que sur les bancs de la faculté. Leur fréquentation me conduisit rapidement à relativiser le stéréotype du jeune voyou se professionnalisant dans une carrière délinquante, séduit par l’appât du gain sans efforts, se dérobant aux conventions morales de toute sorte, soupesant parcimonieusement chaque sou. A mon étonnement, je leur trouvais d’autres motivations comme celle d’apparenter l’expérience de l’économie souterraine à une école de commerce de la rue dont on pourrait sortir enrichi de savoir-faire et de savoir-être marchands transposables sur le marché du travail conventionnel. Certains se persuadaient que le « bizness » contribuerait à les remettre « sur les rails », leur ouvrant la perspective de se mettre à leur compte en toute légalité. D’autres receleurs étaient appréciés pour l’oblativité dont ils faisaient preuve avec les pairs tel qu’à l’occasion d’offrandes de surplus de marchandise, contredisant ipso facto la figure du petit voyou avare et communément appelé « crevard » (préférant « crever », mourir ou être enterré avec ses richesses plutôt que de les partager avec ses proches). Parmi les informateurs, certains étaient des connaissances de longue date. A leurs yeux j’étais un « pote », « un gars du coin ». L’invitation à collaborer à mon étude ne les dérangeait pas outre mesure. Pour eux, l’exercice de l’entretien était à la fois un service rendu ainsi que l’occasion d’évoquer quelques succès marchands ou le regret « d’un mauvais coup ». L’évocation de leur parcours scolaire, de leur histoire familiale, de la morale sous-jacente de leur délit… ne semblait pas non plus leur poser problème. Mais cette confiance, quasi aveugle, suscita, pour commencer, de la perplexité. Je me demandais s’ils avaient conscience des conséquences possibles de mon enquête, des risques que je leur faisais prendre en suivant leurs pas dans leurs « trafics » tout en notant minutieusement les opérations marchandes dont ils ne laissaient évidemment aucune trace. On me disait de ne pas m’en faire, que conjecturer sur des risques contingents causait une perte de temps et un stress inutile, et que, quoiqu’il arrive, il fallait se montrer beaucoup plus discret que ceux qui se pavoisent fièrement de signes extérieurs de richesse au pied des H.L.M. attisant curiosité et commérages. Plus étrangement, on invoquait ma qualité d’étudiant ou, pour reprendre un leïtmotiv, d’« intello », comme un gage de professionnalisme en dépit de mon inexpérience tangible. Jusque-là, mon esprit se rebellait contre la possibilité qu’un jour on puisse m’apparenter à la figure de l’« intello » telle qu’il hanta mes représentations, c’est-à-dire plein de morgue [9]. Mais le fait d’avoir « poussé loin mes études » me réservait ce qui, dans les propos de mes camarades, relevait plutôt d’un compliment. Perçant mon malaise et me rattachant à leur amitié, certains ne manquaient pas de préciser : « Mais toi tu n’es pas un intello comme les autres ». J’entrepris par conséquent de passer au peigne fin cette appellation qui, pour dire vrai, me tourmenta plusieurs fois au point de douter parfois des propos de ces camarades. Je me disais que peut-être, sans m’en rendre compte, j’affichais des allures d’« intello » à travers ma façon de parler, de marquer une profonde réflexion par le silence, de relater les événements de la faculté, etc. Voulant réprimer ce malaise, je me décourageais parfois de l’étude, renvoyant sine die un entretien ou une séance d’observation. En outre, comme pour neutraliser l’effet d’« intello », j’usais parfois abondamment de l’argot et du verlan au cours de certains entretiens, ce qui laissait cois certains informateurs qui déclaraient tout de go : « Ah bon ? C’est comme ça qu’on interroge les gens ! Eh ben ! S’il fallait faire autant d’études pour ça, moi aussi je peux faire le sociologue ». Évidemment, ces remarques ne me tranquillisèrent pas davantage. D’après eux, je « singeais » l’enquêteur malgré lui, ce qui relevait de l’absurde. On me sommait par conséquent de « faire l’intello », c’est-à-dire d’accepter l’idée d’une représentation plurielle, positive et négative, de la figure de l’intellectuel. De sorte que, pour rendre l’enquête concevable, il devint essentiel de se rappeler continuellement la place différente qu’occupaient observateur et observés au point que l’étrangéité même de l’enquêteur était assignée par les enquêtés eux-mêmes, comme par nécessité de pouvoir se situer clairement dans une interaction rendue ambiguë par la « double appartenance » de l’enquêteur. En somme, chacun à sa place, pour y voir clair.

D’autres modalités de présentation de soi

Dans le temps qu’il accorde à l’objectivation de l’expérience ethnographique en milieu populaire, Gérard Mauger présente trois modalités d’interaction du chercheur avec les jeunes [10]. Face au capital culturel incorporé du premier qui le fait apparenter à la figure du « prof », de l’« intello », de l’institution scolaire personnifiée, les jeunes opposent (ou rapprochent selon le cas de figure) trois registres de valeurs liées à leurs caractéristiques sociales. Ces trois registres sont les suivantes : 1) Les valeurs de virilité définies par l’intimidation de la corpulence et/ou la fulgurance des joutes oratoires, 2) La bonne volonté culturelle opérant comme un gage de valorisation réciproque entre l’enquêteur et le jeune qui tend tous ses efforts pour réussir à l’école (le jeune considérant le chercheur comme un modèle de réussite, ce dernier l’encourageant, en guise de retour, par diverses formes de soutien scolaire), 3) Les signes extérieurs d’une richesse mise en scène par l’appropriation ou le vœu de s’approprier un bien onéreux, l’adhésion aux valeurs hédonistes ou, au contraire, l’inclination à la thésaurisation, ôtant ainsi la valeur distinctive des loisirs et des professions à vocation culturelle perçus comme non rentables. Dans mon cas personnel, je m’interrogeais sur la pertinence de cette géométrie variable des valeurs dans la mesure où, face à ces jeunes, c’est moi, cherchant à demeurer l’un des leurs, qui incarnais la figure de l’intellectuel. Cela m’a conduit à dresser quatre portraits types de l’« intello issu du coin », me permettant de me situer dans l’échelle des valeurs et des émotions relatives au regard des autres (et de soi) sur soi.

L’aubaine de la bourse

Dans les représentations des pairs, j’étais positivement assimilé au boursier. Je donnais ainsi le sentiment de vivre sous la bonne étoile des longues études qui préserve de la « galère » du quotidien et de l’avenir puisque l’on me prédisait un avenir radieux grâce aux diplômes. La fac était en outre perçue comme un « eldorado » [11] dans lequel on supposait pouvoir accéder à une multitude de richesses : la bourse, les « bons plans » pas chers tels que les vacances ou les soirées étudiantes, fréquemment des offres de petits « boulots ». Ce confort matériel redoublait avec le fait d’être toujours domicilié chez ses parents, épargné de devoir sacrifier une grande partie de ses ressources dans les charges locatives. La bourse était perçue comme une rente, laquelle, amassée au fil des semestres, rendait possible la réalisation de divers achats qui rajoutaient au prestige de soi, tel que s’offrir une voiture ou explorer un coin du monde à la venue des vacances scolaires. Pour toutes ces raisons, l’inscription durable à l’université constituait la toile de fond d’une jeunesse épanouie.

La fierté de tous

« La tête » ou « le cerveau du quartier » brillant par ses talents d’orateur et d’écrivain, c’est ainsi qu’on se représentait positivement l’étudiant qui n’hésite pas à se mettre au service de ses proches et du voisinage, ces services opérant comme un devoir et la contrepartie de cette reconnaissance. On le sollicite pour demander des précisions sur un article paru dans la presse, une fiche de paie, une lettre du bailleur social… On saisit sa main pour rédiger un mandat ou une lettre destinée à des cousins lointains… Il offre généreusement ses talents d’écrivain public. Cet « intello » ne se cloître ni dans sa chambre ni à la bibliothèque municipale sous une pile de livres. Il est, au contraire, visible, disponible et accessible. Ses camarades se confient plus facilement à lui, assurés qu’il ne portera pas de jugement hâtif et déplacé sur leurs tourments, leurs excès. Au service des autres, il est un modèle de réussite que les parents souhaitent à leurs enfants. Béni du voisinage, il est l’exemple à suivre et à protéger des mauvaises langues.

L’étudiant « balèze »   [12]

L’« intello du coin » est par ailleurs reconnu pour un savoir qu’il peut investir dans des luttes ou compétitions de diverses natures, recourant à la force physique uniquement en cas de dernier recours. Ici, l’intelligence est le vice qui fait vertu. S’imposant dans le groupe de pairs par sa ruse et sa sagacité, il est le plus malin, capable d’extirper la bande des situations de porte-à-faux. L’« intello » viril est apprécié pour ses joutes oratoires qui facilitent les situations de drague, abordant les filles avec délicatesse, sans rentre dedans, sans brusquer la voix, sans obscénité, « bluffant » par sa culture générale contrairement à l’image dépréciée de la « racaille ». Ses pairs l’appellent à la rescousse dès que les jolies filles « se pointent », ou pour négocier le droit d’entrée d’une discothèque parce qu’il a cette « tchatche » qui brise certaines portes de verre qui ouvre l’accès d’un monde onirique.

L’intello dénigré

Distant ! Voilà ce qui le résume. Distant par ses procédés de diversion lorsqu’il se détourne, sous toutes sortes de prétextes, des espaces qu’il juge à risque tels que l’entrée d’immeuble où bloquent « les gars du quartier » lesquels, à son passage, impose un silence qui en dit long. Une fois le seuil de la porte franchi, c’est un hourvari de moqueries qui l’accable à mesure qu’il s’éloigne. Distant également par son égocentrisme qui l’incline à la hâblerie. « Il saoule », « il prend la tête », « il croit nous faire la leçon ! », ainsi le fustige-t-on. Les enquêtés, qui marquent particulièrement leur distance avec le monde scolaire [13], ne supportent pas les échanges avec lui parce qu’il représente l’ordre scolaire par ses façons d’être, de parler, de professer, de tout rapporter au mérite, aussi bien les actes que les hommes. En dépit de son succès scolaire, il n’est pas du tout l’exemple à suivre parce qu’il sert uniquement ses propres intérêts. Il est l’antithèse du gaillard qui frôle avec les « 400 coups », tandis que lui feuillette ses « 400 pages ». Du fait des histoires et des expériences que j’avais partagées avec certains informateurs, mais aussi de mes manières d’être, de la réputation qui me collait à la peau dans les quartiers populaires de mon enfance, de mes valeurs et de mes référents culturels, de mes représentations ambivalentes du monde scolaire – entre attachement et déconvenue –, tout me portait à être rangé dans les trois premiers registres de l’étudiant apprécié. Toutefois, je n’étais pas épargné des soupçons de la part de certains dont je désirais suivre l’expérience délictueuse. Car avec eux, c’est une double relation de confiance qui devait être échafaudée : relation d’homme à homme et relation d’enquêteur à enquêté. D’emblée, les propositions que je leur soumettais de participer à mon enquête les rendaient méfiants, au point de me suspecter d’imposture ou de trahison (jouer le faux enquêteur ou jouer le faux étudiant/gars du coin). Il me fallait par conséquent redoubler de sincérité sans fausses notes afin de gagner leur confiance, misant par ailleurs sur la recommandation de certaines connaissances avec lesquels ils traitaient affaire à l’occasion.

Pour conclure : parler de soi entre soi

Loin de favoriser d’emblée la relation d’enquête, la proximité des semblables peut constituer, en réalité, l’inverse d’une valeur heuristique. C’est le cas notamment lorsque l’informateur, qui se sent en affinité élective avec l’enquêteur parce que lié par leur biographie sociale, attend que ce dernier lui facilite la tâche de l’entretien en faisant l’économie d’un ensemble de discours présumés valides. Cette tendance à la rétention d’information est souvent exprimée par le leitmotiv : « Toi même tu sais ! ». Recélant une intention performative, cette expression marque un coup de frein voire un coup d’arrêt au dialogue sur l’objet questionné (selon l’intention ou non de vouloir en dire plus). Et il n’est pas aisé de vouloir conquérir une réponse détaillée par un : « Non, je n’en sais rien. Veux-tu m’en dire plus ? », car cela comporte le risque de surprendre l’informateur, lequel, incliné à confondre l’enquêteur au semblable, peut suspecter celui-ci de vouloir brouiller les pistes de l’échange en donnant l’air de ne pas accorder suffisamment de crédit aux demi réponses apportées. L’implicite, supposé ici par le « toi-même tu sais », devient un gage de confiance dont l’informateur a besoin pour s’assurer des bonnes intentions de l’enquêteur. Notons que se met en perspective l’axe moral de la fidélité et de la trahison. On voit ici que ce ne sont pas les « chartes éthiques » du chercheur qui vont régler la question. A ce propos, il n’est pas rare que l’informateur justifie la rétention d’information par un : « Qu’est-ce que tu m’embrouilles ? » ou « C’est moi qui te le dis ! » [14] . Lors de mon étude sur le « bizness » et plus tard sur d’autres terrains, j’ai souvent été confronté à ce cas de devoir réclamer des explications sur un événement ou une habitude dont on supposait qu’ils n’avaient aucun secret pour moi. Et pour fuir le propos, il arrivait que l’informateur extirpe le dialogue (le développement des thèmes, le rituel du tour de parole) de la communication ainsi que le démontre Erving Goffman au sujet des exclamations [15]. J’étais par conséquent enlisé dans une profonde intention contradictoire : tandis que je recherchais le témoignage, on me prenait à témoin d’un événement que j’aurais pu vivre, d’une décision que j’aurais pu prendre, d’une émotion qui aurait pu me saisir du simple fait des origines sociales et résidentielles communes avec l’informateur. C’est rappeler ici toute la complexité de faire la sociologie des autres en même temps que faire sa propre sociologie dans le contexte particulier d’un retour en terre d’origine, une double introspection qui, pour se réaliser, doit également tenir compte des règles de la civilité ordinaire.

Bibliographie

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Philippe Bourgeois, En quête de respect. Le crack à New York, Éditions du Seuil, coll. Liber, mars 2001.

Marc Breviglieri, Joan Stavo-Debauge, “L’hypertrophie de l’œil. Pour une anthropologie du « passant singulier qui s’aventure à découvert »”, in Cefaï, D. & Saturno, C. (dir.), Itinéraires d’un pragmatiste. Autour d’Isaac Joseph. Paris, Economica, 2007, pp. 79-98.

Erving Goffman, Façons de parler, Les Éditions de Minuit, coll. Le sens commun, 1987.

Cyril Isnart, Jeanne Favret-Saada, « En marge du dossier sur l’empathie en anthropologie. Entretien avec Jeanne Favret-Saada réalisé par Cyril Isnart » in Journal des anthropologues, n° 114-115, 2008, pp. 203-219.

Gérard Mauger, « Espace des styles de vie déviants des jeunes des milieux populaires » in Jeunesses populaires. Les générations de la crise, Textes réunis par Christian Baudelot et Gérard Mauger, L’Harmattan, coll. Logiques sociales, 1994.

Louis Pinto, « C’est moi qui te le dis. Les modalités sociales de la certitude », in Actes de la recherche en sciences sociales, Vol. 52-53, 1984, pp. 107-108.

Abdelmalek Sayad, Histoire et recherche identitaire suivi d’un entretien avec Hassan Arfaoui, Éditions Bouchène, 2002.


[1] Nasser Tafferant, Le Bizness. Une économie souterraine, PUF, Paris, 2007.

[2] Cf. Marc Breviglieri, Joan Stavo-Debauge, « L’hypertrophie de l’œil. Pour une anthropologie du « passant singulier qui s’aventure à découvert », in Cefaï, D. & Saturno, C. (dir.), Itinéraires d’un pragmatiste. Autour d’Isaac Joseph. Paris, Economica, 2007, pp. 79-98.

[3] D’autres diront, sur le mode du dénigrement, « faire le sociologue ».

[4] Il n’est pas rare, pour l’avoir éprouvé tout au long des mes études, qu’une partie du corps professoral continue de croire et de transmettre à certains étudiants, souvent sur le mode de la confidence entre deux portes ou à l’issue d’un cours, l’illusion du « petit plus qui fait la différence » à la limite de l’essentialisation. Certains produisent cette illusion de bonne foi lorsqu’ils méconnaissent le terrain et/ou le tempérament de l’étudiant, citant généreusement des travaux de référence pour gagner en confiance et se donner du courage sur le terrain. D’autres, en revanche, saisissent l’opportunité d’approfondir leurs travaux personnels en encourageant ces jeunes chercheurs désireux d’enquêter leur cadre de vie, les apparentant à des « émissaires » qu’il est facile de convaincre, grâce à l’effet de fascination que provoque l’agent d’institution. Il est, en revanche, moins aisé d’extirper les étudiants de leurs désillusions empiriques et des drames consécutifs une fois que le mal est fait (découragement de poursuivre dans le travail d’enquête, voire dans la filière d’étude ou, à l’inverse, croire prétentieusement pouvoir faire autorité scientifiquement pour la raison simpliste d’être issu du coin/terrain d’étude).

[5] L’étude de Philippe Bourgeois sur la vie des dealers d’East-Harlem m’avait, à ce titre, beaucoup intéressé et aidé à clarifier certains de mes tourments éthiques et méthodologiques. Philippe Bourgeois, En quête de respect. Le crack à New York, Éditions du Seuil, coll. Liber, mars 2001.

[6] Cf. « En marge du dossier sur l’empathie en anthropologie. Entretien avec Jeanne Favret-Saada réalisé par Cyril Isnart » in Journal des anthropologues, n° 114-115, 2008, pp. 203-219.

[7] Abdelmalek Sayad, Histoire et recherche identitaire suivi d’un entretien avec Hassan Arfaoui, Editions Bouchène, 2002.

[8] Dans son acception locale, le « bizness » renvoie à l’activité de recel de produits non stupéfiants par opposition au « deal ». En d’autres lieux, le même terme peut définir les deux types de trafic illégal.

[9] A l’évidence, cette représentation négative de la figure de l’intellectuel mériterait de faire l’objet d’une « ontogenèse » de l’expérience scolaire.

[10] Gérard Mauger, « Espace des styles de vie déviants des jeunes des milieux populaires » in Jeunesses populaires. Les générations de la crise, Textes réunis par Christian Baudelot et Gérard Mauger, L’Harmattan, coll. Logiques sociales, 1994.

[11] Pour une description autrement détaillée de ce rapport hédoniste, on peut se référer à la description qu’offre Stéphane Beaud de « quatre copains perdus à la fac ». Stéphane Beaud, 80% au bac… et après ? Les enfants de la démocratisation scolaire, Éditions La Découverte, coll. Textes à l’appui/enquêtes de terrain, 2002.

[12] Costaud

[13] Soit parce qu’ils ne fréquentent plus l’école, soit parce qu’ils ont « arrêté l’école avant de l’avoir quitter » pour paraphraser le rappeur Oxmo Puccino (« Tirer des traits », chanson extraite de l’album « Larmes de paix », 2009.

[14] Louis Pinto, « C’est moi qui te le dis ». Les modalités sociales de la certitude », in Actes de la recherche en sciences sociales, Vol. 52-53, 1984, pp. 107-108.

[15] Erving Goffman, Façons de parler, Les éditions de Minuit, coll. Le sens commun, 1987.