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Véronique Dassié, Manon Istasse, « Le chercheur face aux émotions, terrains et théories », Influxus, [En ligne], mis en ligne le 13 novembre 2015. URL : http://www.influxus.eu/article835.html - Consulté le 24 octobre 2017.

Le chercheur face aux émotions, terrains et théories

par Manon Istasse, Véronique Dassié

Après avoir été longtemps cantonnées dans les domaines de la psychologie ou des neurosciences, les notions d’attachements, d’émotions, d’intimité, d’affects, de passions ou de sentiments sont désormais largement mobilisées par les chercheurs en sciences sociales. Elles forment une nébuleuse de termes qui ne sont pas toujours clairement définis et dont les usages varient. La profusion de débats et recherches fait ainsi émerger une relative confusion entre des notions qui, en plus de voyager entre ontologies (le social, le physiologique, le génétique, le philosophique), circulent et sont traduites en fonction de la langue du chercheur et de ses interlocuteurs.

Le transfert de ces notions d’un champ disciplinaire à l’autre n’y est pas étranger. L’héritage psychanalytique a en effet conduit à considérer dans un premier temps leur rôle dans la genèse de l’être culturel, que ce soit dans une perspective culturaliste [1] ou constructiviste [2]. Plus récemment, les émotions ont été captées sur le terrain pour renvoyer à des modes d’engagement dans la vie sociale, contribuant en quelque sorte à les définir. Elles peuvent ainsi contribuer à décrire aussi bien les routines du quotidien [3] que des bouleversements collectifs [4].

A la charnière entre psychanalyse et anthropologie, les travaux de Georges Devereux [5], ont toutefois ouvert la voie d’une réflexion sur la place des émotions dans le processus de recherche et d’écriture. Dans le cadre de réflexions épistémologiques, certains chercheurs ont ainsi accordé une plus large attention aux émotions dans leur démarche, pouvant mener à des introspections et réflexions très personnelles sur le statut de chercheur et de son ou ses interlocuteurs. Le compte rendu de Crapanzano et de son interlocuteur Tuhami n’est qu’un exemple de l’idée d’une co-construction des savoirs qui en découle [6]. Dans les années 1990, les questionnements d’ordre méthodologique et épistémologique, ont d’ailleurs conduit certains chercheurs à remettre en question la pertinence méthodologique d’une anthropologie des émotions [7] ou à évoquer au contraire une rupture épistémologique à travers l’idée de "tournant affectif" [8].

De ce point de vue, les approches pragmatiques offrent de nouvelles perspectives dans la prise en compte des émotions. En se saisissant de l’expérience, elles ont en effet pour projet d’atteindre au plus près le vécu des individus dans de nombreux domaines. Tornatore [9] et Heinich [10] s’intéressent par exemple aux émotions et aux valeurs auxquelles les acteurs se réfèrent au cours des actions relatives au patrimoine. Hennion [11] quant à lui scrute les pratiques et attachements des amateurs et passionnés de la musique. Milton [12] étudie l’importance et les modes de convocation des émotions chez les écologistes et les protecteurs de la nature et Dassié [13] leurs déclinaisons dans le registre de l’intime, tel qu’elles se déploient dans la vie sociale. Navaro-Yashin [14] quant à elle souligne les affects induits par et éprouvés dans l’espace en prenant comme cas d’étude la relation mélancolique des Turcs occupant des territoires grecs à Chypre.

Ce numéro d’Influxus propose de revenir sur la portée heuristique des émotions et de l’intime au regard d’une analyse des situations où elles se révèlent, en articulant la réflexion avec les dispositifs théoriques auxquelles elles conduisent. Dans cette optique, ce numéro rassemblera des articles sur les relations entre émotions et sciences sociales quand elles questionnent la mise en œuvre de l’intime, tant du point de vue du chercheur que des interlocuteurs qu’il rencontre sur le terrain. Les articles rassemblés dans ce numéro auront donc en commun d’articuler une réflexion sur l’émotion telle que le chercheur la perçoit et la reçoit. Il s’agit non pas d’envisager l’émotion comme le terme explicatif d’un dispositif social ou culturel mais de mettre en objet des émotions en analysant les conditions de leur mise en œuvre là où elles se déploient. En tant que composantes de la recherche, comment le chercheur les prend-il en compte, qu’en fait-il et de quelles manières en rend-il compte ? Comment lui sont-elles adressées ?

Deux aspects seront donc conciliés et privilégiés dans les articles :

D’un côté, il s’agit de faire la part belle aux postures adoptées par les chercheurs en sciences sociales dans des espaces où ils rencontrent des émotions. Les articles analyseront ainsi la place qu’elles occupent sur leur terrain, et plus particulièrement les situations où elles sont une condition de la pratique étudiée ainsi que la manière dont le chercheur les appréhendent et les théorisent : où et comment des émotions se déploient-elles ? Entre qui et pour quelles raisons ? Le lieu dans lequel des émotions se manifestent, en tant que cadre propice à l’expression d’affects et par conséquent à la mise en scène d’une forme d’intimité sera également pris en compte. Comment le partage d’une forme d’intimité est-il rendu possible ? Dans la mesure où les sentiments sont produits par ceux qui les ressentent et les donnent à partager, quel est le cadre spatial de l’émotion rendue publique ? Les émotions émergent et se manifestent en effet dans des contextes spécifiques dont il s’agit de tenir compte.

D’un autre côté, les émotions interpellent également le chercheur en tant qu’être qui peut être touché ou concerné par le propos de son (ses) interlocuteur(s). Comment le chercheur reçoit-il les émotions et qu’en fait-il ? De quelles manières prend-il en compte ses propres affects et à quelles conditions les laissent-ils se déployer ? Il s’agit non seulement de rendre compte du fait que l’émotion touche le chercheur au moment où elle se déploie dans sa conscience et agit sur sa réflexion, mais aussi de leur mise en œuvre dans le dispositif d’engagement ethnographique à trois niveau tel que l’envisage Daniel Cefaï [15], c’est-à-dire à la fois engagement dans l’enquête, dans un site et dans la cité.

L’analyse des différents registres émotionnels à l’œuvre et des réactions du chercheur sur son terrain permettront d’envisager des aspects épistémologiques et heuristiques liés à l’expérience de terrain. Aborder la place des émotions dans la recherche ne peut se faire sans mettre l’accent sur leurs ancrages, autrement dit, les lieux où elles se déploient, que ce cadre soit intime comme dans le cas d’émotions liées au corps et ses techniques, ou qu’il soit public comme dans le cas des espaces urbains ou des pratiques culturelles. La croisée des registres de l’intime et du social sera par conséquent questionnée à la lumière des enjeux du partage des émotions avec autrui dans différents contextes.

En proposant ce recueil d’articles, l’objectif de ce numéro spécial d’Influxus n’est pas d’enfermer les émotions dans une case ou une catégorie qui en font des objets d’étude ou des outils méthodologiques en soi. La réflexion sur les ancrages affectifs et les lieux qu’ils concernent et produisent permettra d’envisager leur portée heuristique. Le but est ainsi de réunir des articles portant sur les diverses composantes de l’expérience (tant celle étudiée que l’expérience du chercheur) en laissant libre cours à leur mode émotionnel et affectif, et en montrant la difficulté et l’intérêt en tant qu’interlocuteur ou chercheur, d’avoir à en faire état.


[1] Margaret Mead. 1961. Coming age in Samoa. A psychological study of primitive youth for western civilization. New York : Morrow.

[2] Rosaldo, 1980, Knowledge and Passion : Ilongot Notions of Self and Social Life. Cambridge : Cambridge University Press.

[3] Christian Bromberger (éd.). 1998. Passions ordinaires. Du match de football au concours de dictée, Paris : Bayard.

[4] Edgar Morin. 1969. La rumeur d’Orléans, Paris : Seuil.

[5] De l’angoisse à la méthode dans les sciences du comportement, Paris, Flammarion, 1980 [1967 pour l’édition originale en anglais]

[6] 1980. Tuhami. Portrait of a Moroccan, Chicago : Chicago University Press.

[7] Vincent Crapanzano. 1994. « Réflexions sur une anthropologie des émotions », Terrain, 22, pp. 109-117

[8] Patricia T. Clough. 2008. « The Affective Turn : Political Economy, Biomedia and Bodies Theory », Culture & Society, 25, pp. 1-22

[9] 2007. « Qu’est-ce qu’un ethnologue politisé ? Expertise et engagement en socio-anthropologie de l’activité patrimoniale », ethnographiques.org, 12, février [en ligne] : http://www.ethnographiques.org/2007...

[10] Nathalie Heinich. 2012. « Les émotions patrimoniales : de l’affect a l’axiologie », Social Anthropology, 20, n°1, pp. 19-33.

[11] 2004. « Une sociologie des attachements. D’une sociologie de la culture à une pragmatique de l’amateur », Sociétés, n° 85, pp. 9-24.

[12] Kay Milton. 2002. Loving Nature : Towards an Ecology of Emotion ?, London : Routledge.

[13] Véronique Dassié. 2010. Objets d’affection. Une ethnologie de l’intime, Parsis : CTHS.

[14] Navaro-Yashin Yael. 2009. "Affective spaces, melancholic objects : ruination and the production of anthropological knowledge", Journal of the Royal Anthropological Institute, 15, n°1, pp. 1-18

[15] Daniel Cefaï. 2010. L’engagement ethnographique. Paris : EHESS, p. 11.