explorations - nouveaux objets - croisements des sciences

Le social affecté

Les textures affectives de l’habillement

par Thierry Berquière

Résumé

Des histoires de linge et de vêtements viennent régulièrement interroger les relations et les liens et il est rare que la question de l’habillement laisse indifférent. Comment vient-elle faire vibrer les affects ? En posant avec Mauss que « La chose reçue n’est pas inerte », le vêtement se prêterait-il à être un objet spécifique de don ? Nous distinguons la notion d’ « in-vestiture » qui renvoie à la représentation sociale, à ce qui organise les différences de sexe, de génération et de culture, du processus d’ « in-vestissement » qui fonde les affects, les émotions et les sentiments. En tant qu’annexes des enveloppes psychiques, l’habillement peut contenir l’histoire des liens, de l’investissement affectif ainsi que la manière dont nous sommes inscrits dans une famille, dans une culture. Comment portons nous notre enveloppe vestimentaire et sommes-nous portés par ce qu’elle contient de l’histoire de nos relations ? L’habit est un passeur qui accompagne les affects des séparations. Plusieurs exemples d’une pratique psychothérapeutique viendront étayer nos propositions. Certaines épreuves psychiques peuvent venir déloger de la familiarité du commerce avec les habits. Ce sont des situations douloureuses de l’existence, abandon, pertes, deuil, séparation, maladie, changement de statut, ou moment de crise de l’existence, qui révèlent parfois les dépôts affectifs, émotionnels, contenus dans cet objet.

Abstract

Laundry and clothes history questions regularly relations and links. The dressing’s question leaves rarely indifferent. How does it turns on affects ? Coming up with Mauss that « something received is not inert », does clothing lend to be a specific given object ? We distinguish between the notion of in-vestiture, that refers to the social representation, to the organisation of genre, generation and culture differences, and the in-vestment process that create affects, emotions and feelings. As psychological sheaths’ additionals, clothing can contain links and emotional investment’s history, and also the way how we are enrolled in a family, a culture. How do we wear our clothing sheath and are supported by what it contain from our relations’ history ? Clothing is a courier that accompany separations’ affects. Many examples of a psychotherapeutic practical will support our proposals. There are ordeal that drive us from the trade’s intimacy with our clothes. These are painful situations of existence, abandonment, loss, mourning, separation, illness, status changing, or crisis moment of existence, that reveal sometimes emotional sediments that this item can contain.

Des histoires de linge et de vêtements viennent régulièrement interroger les relations et les liens dans ma pratique de psychologue et de thérapeute. Ayant travaillé dans des services de soin psychiatrique, en consultation thérapeutique individuelle et familiale et actuellement dans des Maisons d’Enfants et services d’accueil et d’accompagnement de jeunes ainsi que de familles, j’ai souvent rencontré des histoires autour des vêtements. Dans les institutions d’accueil où le soin du linge était confié à des professionnels, c’est parfois un sujet de tensions, de conflits entre la personne accueillie, sa famille et les équipes : cela fait des histoires. Lorsque j’ai commencé à partager mes réflexions lors de conférences ou de débats, j’ai toujours été surpris que des inconnus, mais aussi des collègues, qui ne partagent pas habituellement leur intimité viennent me confier des histoires personnelles, des moments intimes, des souvenirs, des émotions suscités par des objets textiles. Il est rare que la question de l’habillement laisse indifférent. Comment vient-elle faire vibrer les affects ? Si, comme le dit Serge Lebovici, « nous naissons dans un bain d’affect » (Lebovici, 1998, p. 19 ), nous naissons aussi dans un bain d’objets.

Ces objets, et parmi eux le linge et l’habit, n’ont pas tous la même fonction, le même statut ni la même valeur affective dans les relations intersubjectives et dans la construction des liens. En tant qu’enveloppe textile le vêtement peut contenir l’histoire de ces liens, de l’investissement affectif ainsi que la manière dont l’individu s’inscrit dans une famille, dans une culture. Le terme investir vient de vestim, et renvoie à revêtir, entourer étroitement. Dans le modèle de la métapsychologie de Freud, l’investissement implique une charge d’affect et de représentations qui circulent dans la relation à l’autre et dans les liens intrapsychiques. Mon propos est de montrer comment ce processus affectif qui participe à la construction des assises narcissiques trouve un objet privilégié dans l’habillement. L’idée d’habillement en tant que processus fait référence à Roland Barthes, c’est-à-dire une « forme actualisée, individualisée, portée » (Barthes, 1967, p. 28 ) qui met l’accent sur la relation à l’autre. On peut trouver différents termes, chacun porteur de nuances sémantiques : Habit renvoie à habiter, se tenir, en rapport avec l’être ; Vêtement serait du côté du voile, velum, se couvrir, plutôt en rapport avec l’avoir et le dévoilement. Et linge est proche des langes, des premières couches, au plus près du corps, se réfère aussi à la matière, le lin. J’utiliserai parfois ces termes de façon équivalente, considérant que ce qui nous intéresse ici est le lien d’habillement.

Les liens intersubjectifs restent opérants en l’absence de l’autre et je suppose qu’il y a un rapport intime entre la manière dont le sujet a été porté, enfant, ce qu’on lui a fait porter, et l’enveloppe vestimentaire. Comment nous nous portons et sommes portés participe du lien maternel où l’on pourrait dire que le tissu prend un statut d’ « annexes du corps ». Maternel est à entendre ici comme environnement maternel, en liens aux figures d’attachement. La psychanalyse familiale et de groupe (Serge Lebovici, André Ruffiot, Alberto Eiger, René Kaës) développe une conception des processus psychiques qui associe le sujet singulier, les liens intersubjectifs et l’ensemble qui les tient, en s’inscrivant dans un environnement social, culturel. Issu de l’héritage des théories systémiques, les constructionnistes (Gergen) posent que tout commence avec la relation et le social : « ce ne sont pas les individus qui s’appliquent à créer ensemble des relations, mais c’est plutôt à ses relations que nous devons la perception même de notre individualité » (Gergen, 2005, p. 25). Ces deux approches bien que différentes permettent, à mon avis, de se décentrer d’une conception trop « solipsiste » du psychisme et de l’individu. Le terme affects qui sera plus généralement utilisé ici est un concept psychanalytique issu de l’allemand. Selon André Green désigne affect comme « un terme catégoriel groupant tous les aspects subjectifs qualificatifs de la vie émotionnelle au sens large, comprenant toutes les nuances que la langue allemande (Empfindung, gefühl) ou la langue française (émotion, sentiment, passion, etc.) rencontrent sous ce chef. Affect sera donc à comprendre comme un terme métapsychologique plus que descriptif » (Green, 1973, p. 20). Le mode d’expression de ces affects prend des voies qui peuvent aller d’un mouvement de décharge très archaïque du point de vue psychique, vers des nuances émotionnelles corporelles, et des représentations verbales des sentiments, en passant par des palettes de symbolisation plus ou moins riches.

Je vais présenter quelques facteurs affectifs en jeu dans l’habillement à travers différents extraits de consultations thérapeutiques, ainsi qu’à travers des exemples de relations éducatives et de soin par des professionnels qui entourent des jeunes ou des enfants. Je n’aborderai pas le choix, l’achat du vêtement de manière individuelle, indépendante, la mode, mais les situations où l’habillement s’inscrit dans une relation où est présent le « se faire habiller » qui témoigne d’un Autre passé ou actuel, présent ou absent, qui se tient en tiers. Cela peut passer par l’habillage, par le cadeau, par le don, les échanges ou par la transmission.

S’habiller implique d’autres personnes qui peuvent habiter cette enveloppe avec toute la charge d’amour ou de haine, de tendresse, de tristesse, d’ambivalence que cela induit. L’habit est une enveloppe séparable qui a la propriété de circuler : il vient de l’autre et va vers l’autre. Il contient l’autre, absent ou présent, avec qui il continue d’entretenir des liens qui le plus souvent restent en sommeil. La relation familière que nous entretenons avec les habits renvoie généralement à une fonction de représentation sociale. Il sera plutôt question ici de situations douloureuses de l’existence, abandon, pertes, deuil, séparation, maladie, changement de statut, ou moment de crise de l’existence, qui révèlent parfois les dépôts affectifs contenus dans cet objet. Qu’est-ce qu’ils peuvent contenir de traces conscientes ou inconscientes, d’affects et d’émotions qui n’émergent que dans certaines circonstances ? Il y a des situations qui nous délogent de la familiarité du commerce avec nos habits. Nous revivons alors le lien originel entre habit et habiter : Joseph Delteil a écrit de très belles pages sur ses habits desquels il nous dit « j’y suis étrangement chez moi » (Delteil, 1963, p. 42). Mais il est aussi habité par d’autres avec qui nous entretenons un dialogue intime, émotionnel, souvent à notre insu. L’habit est un passeur qui accompagne les affects des séparations. Il porte toujours en germe les mouvements, les va et vient entre « se faire habiller » qui est du plutôt sur le versant de la dépendance, et « s’habiller », sur celui de l’autonomie, entre référence aux rapports groupe et individualité.

Ma réflexion n’a pas pour cadre une enquête ou d’une observation comme dans le cas d’une recherche en sciences sociales, et « le terrain » de la pratique clinique est différent. Jean Bazin écrit de l’intervention de l’anthropologue : « dans la mesure où leur monde n’est pas le mien, il est pour moi objet de savoir. Mais c’est un objet qui m’est donné dans une situation que eux moi partageons. Cette tension entre co-présence et distance définit ce qu’on appelle (par opposition au laboratoire ou au cabinet de travail) « le terrain » (Bazin, 2008, p. 409). L’idée d’objet donné dans une situation partagée rapproche les anthropologues de cette expérience malgré des contextes de travail différents. Si la tentation est grande parfois d’interroger l’habillement, il s’agit toutefois dans une pratique clinique et thérapeutique, d’écouter un lien singulier dans une posture de non-savoir et une implication transférentielle. Ce n’est donc pas une investigation directe et une recherche a priori de production d’un savoir. L’objet donné serait ici le lien aux vêtements au sens phénoménologique, c’est-à-dire tel qu’il se manifeste et m’interpelle. Toutefois, ma propre affinité avec cet objet qu’est l’habillement offre une réceptivité particulière en quête de sens.

Enveloppes en souffrance

Jane, hospitalisée dans un service de psychiatrie, négligeait son hygiène et son apparence. On pourrait dire qu’elle mettait un soin tout particulier à s’enlaidir et à exposer une enveloppe corporelle et vestimentaire repoussante. Les soignants qui l’aidaient à la toilette recevaient beaucoup d’agressivité alors que paradoxalement elle leur demandait de l’aide et venait même s’agripper physiquement à eux. Ces situations déclenchaient des états de crise et un profond sentiment d’échec chez les soignants objets de son rejet. Jane provoquait un sentiment de dégout et des réactions émotionnelles intenses qui devaient être régulièrement partagées en réunion d’équipe afin de réguler des contre-attitudes négatives. Les relations mère-fille étaient très « électriques », pouvant aller jusqu’à l’agression physique et les entretiens familiaux étaient souvent à fleur de peau. Jane avait parfois des plaques d’eczéma qui apparaissaient et disparaissaient pendant les entretiens. Lors d’un rendez-vous avec Jane et ses parents où il était question de son hyperéactivité au toucher et aux soins physiques, sa mère fit le lien avec les premiers soins donnés à son enfant et sa propre angoisse du contact physique avec sa fille : « J’ai pas eu beaucoup de contact ». Cette difficulté concernait aussi l’habillage : « Je pouvais pas l’habiller dès la maternité. Les langes, j’y arrivais pas. J’achetais des vêtements mais c’est mon mari qui l’habillait ». Elle répétait « on m’avait pas appris », signifiant d’une part sa difficulté à devenir mère, déroutée par ce bébé, et d’autre part mettant en cause la relation avec sa propre mère. Elle reconnaissait son incapacité à toucher, entourer corporellement sa fille car cela générait un état de tension et une lutte avec sa haine. Le père avait donc dû prendre soin de Jane, la materner, mais ce corps à corps les confrontait encore aujourd’hui à des fantasmes et désirs incestueux. Avant l’hospitalisation, Jane, qui était retournée vivre chez ses parents, se négligeait, ne se lavait plus, ce qui amenait le père à intervenir et réactivait un conflit entre les parents et des scènes de ménage. Le corps de Jane était un symptôme à vif, ne trouvant pas d’autre voie que l’excitation débordante ou le rejet du contact. Les émotions des soignants, rejet, colère, dégout, s’associaient à un sentiment de culpabilité de la faire souffrir. Leur réponse bienveillante à l’avidité de sa demande d’aide se finissait toujours par : « Pourquoi vous me faites mal ? » répété jusqu’au point de rupture de la relation. L’intensité des affects exprimés dans un registre pulsionnel très archaïque laissait peu de place à d’autres modes d’expression, de représentations verbales. Le travail thérapeutique, individuel et familial, ainsi que les soins donnés ont demandé plusieurs années avant que Jane puisse se défaire de cette enveloppe repoussante, disharmonieuse, et se dégager d’une relation qui appelle l’autre pour le rejeter dès qu’il répond. Elle a pu peu à peu prendre soin d’elle-même, rechercher d’autres manière de s’habiller et accéder à des affects de plaisir dans ses relations.

Les ethnologues entretiennent un rapport particulier avec les objets et leurs usages. Les chemins de l’ethnologie et de la psychanalyse peuvent se retrouver pour questionner les rapports entre le vêtement et le lien. Bien que de générations et de champs de disciplines différentes, Marcel Mauss pourrait se rapprocher de Winnicott : « Ainsi, l’objet, s’il doit être utilisé doit nécessairement être réel, au sens où il fait partie de la réalité partagée, et non pas simplement être un faisceau de projections ». Ce qui est important n’est pas l’objet mais l’utilisation de l’objet en tant que « first not-me possession » (Winnicott, 1975, p. 123) qui ouvrira un champ de recherche sur la fonction de l’objet dans les relations mère-enfant, tant sur le plan du fantasme que dans sa matérialité. Du coté de Mauss, « la chose reçue n’est pas inerte » (Mauss, 1993, p. 159). Dans son analyse du don, l’anthropologue fait de l’objet un acteur à part entière. On pourrait relier ces deux auteurs en paraphrasant Winnicott qui disait souvent qu’ « un enfant tout seul ça n’existe pas », en proposant qu’ « un objet tout seul ça n’existe pas ». N’oublions pas que ce dernier a aussi travaillé sur le don et la capacité à recevoir. Le psychanalyste et l’anthropologue se rapprochent autour de l’importance qu’ils accordent au corps, l’un au niveau de la fonction maternante et l’autre au niveau des « techniques du corps ». L’investissement de l’enveloppe textile par l’enfant dépend de l’investissement de cet objet par la mère, de sa valeur affective, des émotions, du plaisir et du déplaisir, qui s’associent à son jeu relationnel. Les observations des relations mère-bébé du psychanalyste Daniel L. Stern, qui est à l’origine du concept d’ « accordage affectif », ont montré que « les affects sont à la fois le premier véhicule et le premier objet de la communication » et cette « interaffectivité peut être la première, la plus envahissante et la plus immédiatement importante des expériences subjectives partageables » (Stern, 2011, p. 174).

L’habillement est aussi dépositaire de traces douloureuses qui peuvent interpeller l’autre mais dont le message parfois lui échappe. Plusieurs adolescentes ont ainsi amené les professionnels qui les entouraient à se questionner sur leur relation. J’ai fait une synthèse de ces histoires assez proches par un personnage, Sattifa, en rapport bien sûr avec s’attifer. Accueillie dans le cadre d’une décision de protection à la suite de maltraitance physique et psychologique de la part de sa mère, Sattifa reproduisait dans ses relations ce lien de dépendance destructeur. Il se donnait à voir entre autres par des vêtements démodés, d’une autre génération. Les autres jeunes lui renvoyaient que ça faisait vieux et essayaient de lui donner des conseils pour « être dans le coup ». Elle mettait en avant « sa pauvreté ». Ses timides tentatives de suivre leurs conseils ne faisait qu’aboutir à un affublement qui tournait au ridicule, générant des moqueries. Les propositions, le soutien et le regard des éducatrices et éducateurs dans les choix vestimentaires la conduisirent peu à peu à essayer d’autres manières de s’habiller. Mais elle reprenait rapidement ses habits familiers. Elle n’était pas prête à s’en défaire, à en changer. Elle vint me voir un jour avec une chemise qui n’était pas à sa taille et se mit à rougir au moment où je la regardais s’assoir dans le bureau. Il y eut un instant de trouble entre nous quand venait de se révéler que quelque chose clochait dans sa tenue. La confiance établie, bien que toujours fragile, me permettait de poser la question de cette surprise et cette émotion. Elle me dit après un moment de malaise, de honte, qu’elle portait une chemise que sa mère lui avait donnée. Ce n’est pas le fait qu’elle s’habille d’un vêtement maternel, et de surcroit démodé qui posait problème mais l’intrusion de mon regard. Il y avait là quelque chose que je n’aurais pas dû voir et elle se sentait découverte, démasquée. Avait-elle besoin de continuer à « éprouver » le lien à sa mère en portant ce don aliénant, comme une enveloppe qui contenait cet attachement masochiste à l’abri des regards ?

La mythologie grecque recèle de nombreuses histoires d’enveloppes vestimentaires, Harmonie, Déjanire, Médée, qui sont des cadeaux empoisonnés : « leurs habits charmés…, sont des brasiers secrets attachés à leur corps » (Corneille, 1999, p. 99). Une patiente envahie par des angoisses paranoïdes avait reçu un don de vêtements en très bon état. S’habiller de ses vêtements déclencha un délire persécutoire sur le thème de l’empoisonnement. Elle sentait des présences étrangères qui « lui voulaient la peau ». La particularité de ses habits est qu’ils avaient été portés par d’autres.

Une autre jeune femme, Alicia, venait à chaque rendez-vous avec des tenues et toilettes tellement différentes qu’elle était méconnaissable et provoquait du moins au début un effet de surprise. Après que je m’y sois familiarisé, j’ai pu faire part de mon étonnement, elle me répondit ces mots qui m’ont toujours marqués : « Je m’habille pour qu’on ne me voie pas ! ». Depuis son adolescence, Alicia cherchait donc ainsi à masquer les traumas de l’histoire familiale en déjouant tout risque de ressemblance avec sa famille et la honte d’être reconnue lui collait en quelque sorte à la peau. Son projet était de devenir mannequin. Combien de jeunes filles ont pu exprimer leur recherche quotidienne épuisante dans le miroir pour trouver un compromis qui n’attire pas trop les regards de l’autre ? Elles se défendaient du danger incestueux présent dans leur histoire personnelle, soit dans l’histoire familiale au niveau transgénérationnel. Ce sont des stratégies, souvent inconscientes, de trompe l’œil qui détournent, repoussent ou neutralisent le regard afin de se protéger. Dans le conte de Perrault, Peau d’âne, la parure occupe une fonction centrale. L’infante qui cherchait repousser les désirs incestueux de son père est guidée par sa marraine : « Pour vous rendre méconnaissable la dépouille de l’âne est un masque admirable… On ne croira jamais tant elle est effroyable qu’elle referme rien de beau ».

L’intimité d’un tissu à l’endroit-à l’envers

Après avoir dénoncé les violences sexuelles de son père sur ses sœurs, Ectride, des années après le jugement et la condamnation de ce dernier, traversa une période de dépression importante alors qu’elle avait cru s’en être sortie. Un pull-over chaud, offert par son père et qu’elle portait lors de certaines consultations, avait réactivé toute sa douleur traumatique. L’angoisse portait sur l’intention et le désir de ce cadeau et son incapacité à s’en défaire, hantée par cette question : « pourquoi avait-elle été épargnée ? ». Elle se débattait avec un sentiment de culpabilité en rapport avec l’attrait et l’horreur de ce pull. Les émotions liées au dégoût se manifestaient par l’irritation de la peau ou des vomissements quand elle sentait sa présence sur son corps. La relation à cet objet a pris place dans le travail thérapeutique pour ce qu’il représentait du lien au père et de la transgression de l’interdit de l’inceste dans laquelle j’étais aussi impliqué car il – l’image du père sur le corps d’Ectride - était omniprésent et je ne pouvais pas ne pas le voir. Le trouble que cela provoquait chez moi et ce que nous pouvions partager de ce que je ressentais, ainsi que mes associations, lui permirent de sortir de la sidération et de la fascination mortifère des souvenirs traumatiques pour se sentir vivante et accéder à une parole possible.

Toutes ces histoires lèvent un voile sur la possibilité de subvertir les territoires de l’intime. Quelque chose d’inattendu surgit sous mes yeux quand un autre me fait entendre que « ça ne me regarde pas ». L’émotion qui surgit signe alors un bouleversement des catégories intérieur-extérieur comme le souligne Bachelard : « l’en dehors et l’en dedans sont tous deux intimes ; ils sont toujours prêts à se renverser ; à échanger leur hostilité ». Le philosophe pose la question auxquels ces désordres vestimentaires tentent de répondre avec inquiétude ou angoisse : « Dans ce drame de la géométrie intime, où faut-il habiter ? » (Bachelard, 1998, p. 196), le vêtement étant une interface réversible, un « à l’endroit – à l’envers ». L’intime court toujours le risque de s’exposer. L’habit révèle les plis de cette tension entre en dehors et en dedans et de la relation du « je » avec « l’autre ». S’apprêterait-il à l’expérience de l’unheimlich, l’étrangement inquiétant ou l’inquiétante étrangeté, développée par Freud où « tout ce qui devait rester un secret, dans l’ombre, et qui est sorti » (Freud, 1916, p. 222), quand des personnages familiers de la sphère intime surgissent sur la scène face à des spectateurs étrangers. Dans ces exemples, l’enveloppe en souffrance cherche un destinataire qui reçoive ce qui de ce drame de la géométrie intime restait en attente, en souffrance. Quand ce qui surgit peut être reçu dans un cadre thérapeutique, le thérapeute doit retraiter ce qu’il reçoit d’angoisse, d’émotion, ce qui l’affecte, pour permettre de lui donner une issue qui lie les affects et les représentations.

Les liens maternels où « se faire habiller » reste toujours actif peuvent se manifester à travers des gestes discrets indépendamment parfois de l’âge. Cela peut aller d’une expression de bienveillance, de tendresse jusqu’à une emprise sur le corps de l’autre. Combien de fois ai-je été pris à témoin d’une mère qui ajuste le vêtement de son enfant, adulte, en cherchant mon regard, signifiant qu’il y a là quelque chose qui ne m’appartient pas. Il arrive aussi que des enfants suffisamment autonomes s’habillent sens dessus dessous cherchant ou attendant ainsi une réaction maternelle. Parmi des enfants qui ont pu vivre des troubles des premiers liens d’attachement, j’ai pu en rencontrer à différentes étapes de leur vie, à des âges et dans des contextes différents. Ils étaient autonomes pour s’habiller, se faire les lacets des chaussures. Des circonstances de changement de leur environnement relationnel proche, ou bien des séparations, pouvait réactiver une profonde insécurité ou des angoisses d’abandon. Certains perdaient cette autonomie, faisant réagir leur nouvel entourage qui s’indignait qu’on ne se soit pas occupé d’eux et mettaient en cause les carences d’apprentissage. Ces situations qui se répétaient réveillaient les blessures du lien maternel et un mouvement d’empathie immédiate : On ne s’est pas occupé de lui ! Alors, ceux qui entouraient cet enfant, ou adolescent, ou parfois jeune adulte, se mettaient à amorcer un in-vestissement. Le terme « amorcer » renvoie ici au fait que cela peut être immédiat, passager, ou bien durable d’un point de vue affectif, selon les situations. Ces formes de régression sont autant d’appels à « se faire habiller », à repriser un lien resté en souffrance.

Cela nous amène à poser la question de la formation de cette enveloppe textile et des traces qui s’y inscrivent comme un palimpseste ou ne cesse de s’écrire un scénario avec des variantes ou des transformations liées aux différentes rencontres. « L’investissement psychique du vêtement s’étaye sur l’expérience primitive vécue du corps de la mère en ses qualités de surface sensorielle de contenant » comme l’indique Patricia Thaon ouvre des perspectives que nous allons développer (1986, p. 24).

Quel désir nous habille ?

Dans le récit Biblique, la première déréliction se manifeste quand Yavhé demande à Adam « où es-tu ? » et qu’il répond « j’ai eu peur ». Le premier élément qui marque la perte du statut édénique se fonde sur le sentiment de nudité après que le partage du fruit interdit leur ouvrit les yeux : ils découvrent alors que quelque chose leur manque. Dans l’urgence, Adam et Eve, se couvrent d’un cache-sexe. Ils vivent pour la première fois l’expérience du dénuement, c’est-à-dire « l’absence de vêtement » comme le montre Giorgio Agamben : « La nudité n’est pas un état mais un évènement » (2009, p. 24) montrant combien le vêtement - et son absence - est une étape fondatrice. Agamben insiste le lien entre « nudité comme premier objet et comme contenu de la connaissance » comme étant « seulement une absence de voile, seulement une possibilité de connaître » (2009, p. 115). Avant leur exil, Yahvé « fit à l’homme et à sa femme des tuniques de peau et les en revêtit » pour pallier au dénuement. L’acte qui marque leur séparation est le don d’un vêtement même s’il s’agit d’une pelisse qui rappelle l’animalité. Ils ne partent pas sans rien, ils ne sont pas totalement dépouillés - de-spoliare - et cela inaugure les rapports entre l’habillement et tout ce dont il va être dépositaire, pouvant devenir un représentant de ce lien. Ce geste fonde la dialectique entre d’une part un geste maternant « attention couvres-toi ! » et d’autre part un manque « je n’ai rien à me mettre ».

Parmi les multiples sens que nous indique ce récit biblique, je retiendrais ici l’idée d’ « in-vestiture » et d’ « in-vestissement ». L’in-vestiture oriente d’une part vers l’accès à un statut et d’autre part vers le lien, dans une inscription culturelle où costume et coutume se rejoignent étymologiquement. Le vêtement est un objet de représentation sociale et un système de signes distinctifs. Le revêtir appelle une efficacité symbolique qui peut être mise ne perspective avec la notion d’acte d’institution proposée par Bourdieu : « Il signifie à quelqu’un son identité au sens où il la lui exprime et la lui impose en l’exprimant à la face de tous » (Bourdieu, 1982, p. 59). Françoise Loux avait noté dans plusieurs régions un rituel du père qui enveloppait le nouveau-né de sa chemise : « c’est sur ce terrain concret de la chaleur que s’enracine l’efficacité symbolique. En effet, le père donnait ainsi à l’enfant son premier vêtement, transformant ce petit être nu – de nature - en futur homme social car porteur de vêtements. En même temps il s’agissait d’un geste de séparation » (Loux, 1990, p. 134). Van Gennep donne des exemples où le don de vêtement marque l’accès à un autre statut, proposant la fonction de rite de passage qui connaîtra un grand succès associé au concept de « puberté sociale » qui noue le biologique et le social à l’adolescence. Le vêtement participe à l’in-vestiture en contribuant à l’accès à un statut marqueur à différents niveaux : d’humanité et de culture (Lévi-Strauss, 1971), de « manière de se distinguer » (Bourdieu, 1979), de système de signes linguistiques (Barthes, 1967), de territoires (Goffman, 1973).

Les historiens Ph. Perrot (1981) et D. Roche (1989) ont montré que l’essor de la « culture des apparences » a pris un nouvel essor dès le XVIIe siècle pour charger l’enfant de « représenter l’honneur de la famille ». On peut analyser le statut du vêtement au regard de cette dimension sociale en l’articulant au narcissisme des parents projeté sur « his majesty the baby » évoqué par Freud en 1914 dans « Pour introduire le narcissisme ». Notons qu’en Europe l’habillement est le premier poste budgétaire des parents pour leur enfant, avec de légères variations selon les pays (IPSOS, 2003). C’est ce narcissisme projeté que l’adolescence viendra mettre en question ou contester au moment où la séduction et est au cœur de ses préoccupations. On peut constater combien ces variations vestimentaires parfois discrètes ou au contraire très visibles touchent les parents en introduisant une fracture avec leurs propres désirs et ouvre la voie à l’adolescent pour se débattre avec ses propres désirs. Un exemple représentatif de cet impact a pris la forme d’un « acte manqué » lors d’une consultation de thérapie familiale. En s’installant dans le bureau, des parents constatent que leur fille adolescente, assise face à moi, a sa braguette ouverte. Ils réagissent en m’interpellant : « Vous voyez, elle se laisse aller, avec vous ! ». Si l’on enlevait la césure de la virgule « vous voyez elle se laisse aller avec vous ! », les résonances d’une scène de séduction n’en seraient que plus explicites. Or l’épisode se produisit à un moment où l’émergence de la sexualité de leur fille venait troubler les relations familiales. Cet acte pourrait illustrer un processus d’adolescence ou ce qui est en jeu est que cette jeune fille commence à échapper à ses parents et nous reviendrons sur ce sujet plus loin.

L’habillement fait corps

L’habillement est un écran de projections imaginaires et symboliques maternelles et paternelles, une pellicule qui contribue à l’investissement affectif du monde de l’enfant, ses premiers liens d’attachement. Les métaphores d’enveloppe et d’articulation contenant-contenu ont largement été développées par le courant psychanalytique anglo-saxon et français (Wilfred Bion, Esther Bick, Jean Laplanche, Didier Anzieu). Toutes ces approches s’intéressent aux liens primordiaux, à la manière dont s’inscrivent les premiers modes d’attachement qui se font dans « un bain d’affects » : « le développement de l’enfant ne peut se faire qu’à travers la richesse de ses émotions et de ses affects qui sont déplacés dans le cadre interrelationnel » (Lebovici, 1998 , p. 20). Cet investissement prend forme dès l’attente de la naissance d’un l’enfant, ce que Mallarmé appelle dans la revue « La dernière mode », « l’horizon des rêves maternels… Avec quelle joie, égalée seulement par la coquetterie native de ce mignon, la jeune femme ne prépare-t-elle pas la layette du nouveau-né même point encore né » (Mallarmé, 1998, p. 245 ). La naissance marque la perte de l’amnios : « ce que le nouveau-né perd, ce n’est pas sa mère mais son complément anatomique, la délivre » (Lacan, 2004, p. 391). La perte de « la première chemise de la mère » pourrait être conçue comme prototype des enveloppes futures qui vont contribuer à entourer l’enfant, dont il aura parfois à se défaire. Dans les relations précoces, l’enveloppement va ensuite donner au vêtement un rôle important dans la construction des premiers liens. On connaît toute la richesse que Didier Anzieu va donner au concept de Moi-peau et d’Enveloppe psychique à partir de l’expérience de la surface du corps : « Le moi-peau est une surface qui relie entre elles les sensations de diverses nature et qui les fait ressortir comme figures sur ce fond originaire qu’est l’enveloppe tactile : c’est la fonction d’intersensorialité du moi-peau qui aboutit à la construction d’un sens commun dont la référence de base se fait toujours au toucher » (Anzieu, 1995, p. 61). Il considère que « le vêtement en tant que conteneur redouble la fonction protectrice de la peau » (Anzieu, 1993, p. 37).

Cette enveloppe textile est un réceptacle de la sensorialité tactile, olfactive et visuelle, accessoirement sonore. Ce registre cénesthésique a un fort pouvoir d’éveiller des traces mnésiques par la voie du corps et de l’émotion. Le textile est un réceptacle d’odeur, sa propre odeur mais aussi l’odeur de l’autre. L’odorat a été mainte fois relevé, d’abord par Freud, comme frappé de refoulement et de désodorisation sociale. Il porte un pouvoir d’évocation, de plaisir, « il pourrait être la voie privilégiée par laquelle l’inconscient fait trace » (Assoun, 1997, p. 48 ). Le linge réceptacle des odeurs à un pouvoir d’attraction ou de répulsion. Il a une potentialité hyperesthésique et érotisée. Il y a un plaisir à sentir le linge, à ressentir la présence de l’autre.

Il a une fonction de filtre, comme le dit Serge Tisseron : « le textile aménage la distance : celle de la relation et de l’amour à la fois. Il est le capiton de la surexcitation maternelle et le duvet réparateur du manque » (Tisseron, 1987, p. 21). Habiller un bébé invite à un corps à corps tissé de sensations, d’émotions, de partage, de plaisir. Des observations des bébés ont montré combien l’habillement peut avoir un effet apaisant (Bick, 1967) qui participe du « holding » et du « handling », manière dont l’enfant est porté et manipulé dont parle Winnicott. Les témoignages rapportés dans les travaux de Jean-Claude Kauffmann rendent compte de cette expérience associée au plaisir du toucher, de la caresse du linge qui « s’intègre dans un imaginaire des corps aimés caressés : “J’ai l’impression de déshabiller ma famille” (lettre n° 11) […]. Boutonner cette même chemise rappelle ce geste maternel, protecteur, que l’on avait oublié car très vite les enfants vous interdisent de les habiller. repasser la layette d’un bébé que l’on prépare avant la naissance c’est visualiser ce petit être qui sera bientôt là. Et quand il est bien présent, repasser ses fins habits permet le prolongement de toutes les caresses » (Kauffmann, 1997, p. 172).

L’enfant est aussi habillé par le regard maternel qui constitue l’enveloppe scopique : cet aspect de l’enveloppe privilégie le regard, le miroir, la séduction, la dimension visuelle du Moi. Le regard permet à l’enfant de construire son narcissisme par le regard de la mère quand « ce que son visage exprime est en relation directe avec ce qu’elle voit » (Lacan, 1978). L’habillement peut l’en détourner. Un enfant va vers sa mère en quête de son regard et elle lui dit : « Que tu es beau habillé comme ça ! », ouvrant une incertitude structurelle dans le narcissisme : qu’est-ce-que de moi elle regarde ? A l’extrême l’enfant peut être réduit à une poupée qu’on habille, c’est-à-dire un objet. Le vêtement introduit un trompe-l’œil constitutif du Moi et de la relation à l’Autre, un art de s’habiller pour ne pas être vu dans lequel excellent les mannequins, projet qu’Alicia rêvait de réaliser.

Il faut souligner que tous ces gestes maternels s’accompagnent d’un bain de parole, de la langue maternelle qui vient unifier l’affect et la représentation, « qui établit une relation charnelle entre les mots et les choses, une évidente affinité entre le signifiant et le signifié allant jusqu’à la coïncidence parfaite » (Sami-Ali, 1997, p. 147).

Conflits et garde-robes

Le vêtement a cette propriété de circuler : il vient de l’autre et va vers l’autre dans une fonction de témoin. Les parents et tous ceux qui élèvent un enfant peuvent être touchés avec un grand émoi lorsqu’il revient vers eux habillé autrement ou avec sa tenue abîmée. La seule matérialité de l’objet ne suffit pas à rendre compte de ce qui est en jeu dans l’intensité de ces réactions. Un exemple fréquemment rencontré est lié aux séparations conflictuelles des parents. Il peut y avoir deux trousseaux bien séparés afin de ne pas se présenter à un parent avec les habits de l’autre. L’enfant qui va devoir composer avec « les habits de papa » et « les habits de maman » perçoit très vite combien cet objet est sensible et l’amène à une gestion complexe de sa garde-robe, de son armoire, confronté à ce que « l’ordre s’y souvient de l’histoire de la famille » (Bachelard, 1998, p. 83). Les enfants développent des ressources étonnantes pour avoir la tenue de composition, quand ils peuvent la choisir, soit pour protéger, soit pour provoquer, soit pour tenter de faire reconnaître la part de l’autre. C’est un travail qui demande une prise en compte et un décodage des émotions. William, déchiré par le divorce puis les conflits violents du couple parental, sépare dans son armoire les habits du côté du père, et de l’autre côté de la mère. Tant que les habits de l’un ne peuvent être portés chez l’autre parent, il doit gérer deux trousseaux et toute erreur est une faille visible aussitôt repérée. Il va les investir de manière fluctuante en fonction des mouvements d’ambivalence de ses sentiments pour l’un ou pour l’autre des parents, en fonction de ce qu’il ressent d’obligation et de droit de regard. J’ai pu en être témoin lors d’un rendez-vous où le visage de la mère changea lorsque les chaussures du père lui « sautèrent aux yeux », en se sentant agressée. William reconnut que c’était délibéré pour la provoquer et aborder ce sujet. C’est une gestion épuisante sur le plan affectif et souvent source de conflit. Les enfants perçoivent bien l’enjeu implicite de ce qu’ils portent et ce que cela peut toucher émotionnellement. Le roman de Henry James, « Ce que savait Maisie » raconte avec beaucoup de perspicacité la vie d’une enfant qui n’est que l’objet de la haine entre ses parents. Au moment où Maisie va être accompagnée pour retourner chez sa mère, la gouvernante qui est devenue entre temps la compagne du père « rectifia un pli du manteau de l’enfant, non sans contempler l’ensemble d’un œil mécontent. Elle n’est pas arrangée comme je le voudrais ; sa mère va la démonter pièce par pièce… Elle est en tout cas bien mieux que le jour où elle est arrivée » (H. James, 2004).

Que signifie l’enfant quand, parfois, il désigne son vêtement comme « le pantalon de maman », par exemple. Il signifie ce qui le relie à cet autre. Mais nous pouvons pousser plus loin cette question. Dans des situations d’enfants séparés de leurs parents dans le cadre d’une mesure de protection et confiés à des professionnels, famille d’accueil ou établissement éducatifs, les enfants nous racontent la qualité de la relation quand ils disent « le pantalon de Pierrette », « la chemise de Jacques », parfois avec le récit du moment privilégié de l’achat avec celui ou celle qui s’occupe de lui. Cela témoigne de la part d’investissement dans un cadre professionnel qui relève du transfert, « du désir d’être là dans ce qu’il fait » comme le psychanalyste Jean Oury aimait à le répéter. « La chose reçue n’est pas inerte », elle devient une histoire partagée de désirs, d’émotions, de souvenirs.

La fonction du don me semble représentative de la problématique de l’implication professionnelle. Elle peut prendre des formes multiples où s’emmêlent les affects dans cette question omniprésente mais rarement posée directement : Pourquoi fais-tu ce métier ? Est-ce seulement financier ? On peut entendre en sourdine la question de l’amour de transfert : qu’est-ce qu’il en est de ton désir d’être avec moi ? L’assistante familiale, par exemple, est mandatée dans un cadre institutionnel de protection de l’enfance pour accueillir un enfant. Des liens d’attachement non-filiatifs pourront se greffer dans cette rencontre qui s’opère au sein même de l’espace privé de sa propre famille. La « vêture », terme ancien issu de l’assistanat, fait partie d’un contrat et d’un budget spécifique pour élever l’enfant. Mais une part qui ne peut être contractualisée concerne l’investissement de cet enfant et le lien que l’enfant et sa famille d’accueil vont greffer. Il arrive que la mère d’accueil soit prise par le désir d’habiller l’enfant, je veux dire de lui offrir des vêtements ou de compléter financièrement pour leur ajouter de la valeur. Ce geste, ne peut se réduire à la seule responsabilité que l’enfant soit bien tenu. On voit bien qu’ici se pose la complexité du don : « un don est un bien qui n’est pas l’objet d’un contrat » comme le montre Jacques Godbout. Les désirs, les sentiments, prennent une part importante à l’habillement de l’enfant. Il y a là quelque chose qui touche à L’esprit du don, c’est-à-dire « ce qui circule de façon non indépendante du lien, par opposition à ce qui circule en s’appuyant d’abord sur une logique et une dynamique plus indépendante du lien social comme le principe du droit ou l’appareil étatique... » (Godbout, 2007, p. 14). On perçoit bien alors dans ce geste l’ambiguïté d’une légitimité qui puisse s’accorder avec un désir de reconnaissance affective lorsque le donataire laisse échapper « je lui offre sans le dire », « je triche quelquefois, je lui offre des habits ». Ce présent est désigné comme un cadeau ou non. Mais dans tous les cas, il n’aura pas la même valeur affective que ceux de la vêture : la question sous-jacente serait au nom de quoi ou de qui cet habit est donné et reçu ? Ou plus simplement pourquoi ou pour qui tu fais ça ? Ainsi l’habit est-il véhicule d’émotions, de projections, d’empathie, de compassion. Porté, il devient le témoin d’un attachement, signe de gratitude ou de reconnaissance. On peut penser que si « il n’y a pas de don gratuit » comme l’écrit Mary Douglas (1999, p. 163), le port du vêtement rend en retour un bénéfice narcissique. Mais il peut aussi être porteur de dette quand s’exerce un droit de regard ou quand s’affirme de manière ostensible je ne l’ai fait que pour toi.

S’essayer

La texture de l’habillement noue des fils sociaux, des fils individuels et familiaux pour construire la trame de la subjectivation. Comme nous l’avons vu dans plusieurs exemples, elle se compose d’une enveloppe psychique et d’une enveloppe sociale qui sont à penser en terme structurels et non comme différentes couches. Nous avons beaucoup plus développé la première à travers la notion de lien et de processus intersubjectifs en partie inconscients et fantasmatiques. Se changer s’accompagne dans certaines circonstances ou crises d’un processus de transformation où se condense l’image sociale, l’image spéculaire mais aussi les premiers liens d’attachement. Dans d’autres textes, j’ai montré (Berquière, 1999, p. 2007) comment dans Le Conte du Graal, roman inachevé de Chrétien de Troyes à la fin du XIIe siècle, le récit de Perceval raconte le travail de perte des enveloppes maternelles dans la séparation mère-fils à l’adolescence et comment ils en sont l’un et l’autre affectés. Un passage émouvant relate le moment où la mère habille son fils pour la dernière fois. Plus tard, obligé de recevoir une nouvelle tunique pour revêtir les habits de chevalier, Perceval résiste : « Le diable l’étouffe celui qui veut, d’une façon ou d’autre, changer les bons habits qui sont à lui pour de mauvais qu’un autre possède ! » (Chrétien de Troyes, 1990, p. 101).

S’habiller est un processus de création à la fois individuel et groupal par lequel il s’agit de s’essayer, à entendre sous sa forme réfléchie, spéculaire. Un tel processus est de l’ordre de ce que Winnicott présente comme « espace potentiel » qui trouve dans un objet et une expérience culturelle une possibilité de créativité, « si nous avons un lieu où mettre ce que nous trouvons » (Winnicott,1975). Cet espace potentiel, ou espace transitionnel, « permet l’exploration par le jeu des objets, des autres et de soi, dans un entre-deux où fluctuent sans conflit ni angoisse les limites entre le dedans et le dehors, le moi et le non-moi, ce qui est mien et ce qui n’est pas mien » (Kaës, 2012, p. 66). Dans sa quête identificatoire, dans sa recherche de modèles et d’idéaux hors du champ familial, l’adolescent va pousser à l’excès ce que représente le vêtement dans une tension pour se défaire des enveloppes d’enfance. C’est la période de la vie où l’on s’échange le plus de vêtements, essentiellement entre pairs mais aussi entre générations. Ce processus de formation du Moi et du Je à l’adolescence est de l’ordre « d’une quête du soi en self-service » (Berquière, 2013).

Les objets familiers, ces « figurants humbles et réceptifs », et au commerce – au sens originel – que nous entretenons avec eux, aux chemins qu’ils peuvent nous indiquer, sont porteurs d’émotions, de sentiments. Ils ont « une valeur affective qu’on est convenu d’appeler leur “présence” » (Baudrillard, 1968, p. 22 ). Ils font corps, et dans des contextes de séparation, d’abandon, sont une pellicule affectée hypersensible. Y toucher sans précautions peut faire surgir des émotions intenses, surtout quand ils sont confiés à des étrangers, qui vont jusqu’au sentiment de dépouillement, dont l’étymologie liée à spoliation renvoie à l’idée de vêtement comme premier bien. Etre à leur écoute demande de ne pas faire effraction, c’est-à-dire d’être dans un climat de confiance suffisamment bon, d’autant que les personnes rencontrées ont des fragilités narcissiques. Leurs dans lesquelles les émotions sont soit verrouillées et peu accessibles, soit difficiles à contenir et déstabilisantes.

J’ai essayé de présenter des situations où le vêtement est venu affecter une relation dans un cadre thérapeutique qui est celui que j’exerce mais aussi celui d’autres professionnels éducatifs et de soin. Nous sommes travaillés par les résonances émotionnelles à l’œuvre dans les processus d’empathie, avec l’idée que l’émotion est une énergie qui circule, se transmet et à laquelle nous sommes plus ou moins perméables. La psychanalyse avec la première théorie de l’énergie psychique est née à l’époque de la thermodynamique qui repose sur l’idée qu’il y là une force à réguler, à contenir, et sur le concept de « pare-excitations ». Alors que les émotions constituent un des moteurs du travail du psychologue, il lui est difficile de qualifier ces émotions et de les partager. La palette de mots pour les désigner, pour dire ses sentiments, serait-elle plus riche aujourd’hui que celle des traités sur les caractères, les humeurs, les passions, des siècles précédents alors que le XIXe siècle a ouvert le chemin de l’intériorité, du ressenti, du vécu ? Il arrive que des étudiants qui se confrontent aux premières expériences pratiques demandent s’il y a quelque chose d’artificiel dans ce travail. Le cadre thérapeutique est effectivement un artefact, un dispositif créé, mais le contenu singulier de ce qui s’y transfère ne l’est pas. La particularité du traitement de ces affects est d’être relié à Un Tiers qui peut être composé de référents théoriques et cliniques enrichis de l’expérience, d’espaces confidentiels où se partagent, s’échangent, se régulent la complexité de ce qui est en jeu dans une relation.

Pour revenir à l’habillement, chacun d’entre nous a pu faire l’expérience des traces, des souvenirs qu’il peut révéler dans les deuils, les pertes, les séparations. Il nous relie et nous sépare de l’absent, comme nous bouleverse le texte de Mallarmé, déjà cité plus haut dans l’horizon des rêves maternels, qui écrira plus tard, après le deuil de son fils : « trouver absence seule - en présence de petits vêtements - etc-mère » (1961, p. 184). Ils font partie des objets privilégiés d’affection qui, avec le linge de famille, habitent, comme l’a montré Véronique Dassié, les « territoires de l’intime » : « Il n’est pas une gardienne d’objet qui n’est au moins une pièce textile à soumettre à son inventaire. Draps, vêtements, mouchoirs, couvertures ne manquent jamais à l’appel de l’affection domestique » (Dassié, 2010, p. 311). Si les vêtements étaient encore récemment les premiers objets de cadeaux intrafamiliaux, ils sont peut-être supplantés aujourd’hui par les nouvelles technologies de l’information. L’habillement reste cependant une des plus anciennes « technique du corps » dans laquelle « en relation avec la famille et dans le contexte des soins et de l’éducation de l’enfant, la mère est en position de donatrice et l’enfant éprouvera en conséquence un sentiment de dette » (Eiguer, 2006, p. 25). Et Perceval de courir à la recherche d’attributs et costumes paternels lorsque sa mère lui dit « je vous croyais si bien garder ».

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