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L'auteur

Yves Pedrazzini

Référence

Yves Pedrazzini, « Des skaters et du punkspace - notes pour une histoire secrète de l’urbanisme au 20ème et 21ème siècles - », Influxus, [En ligne], mis en ligne le 2 septembre 2016. URL : http://www.influxus.eu/article1049.html - Consulté le 24 octobre 2017.

Des skaters et du punkspace - notes pour une histoire secrète de l’urbanisme au 20ème et 21ème siècles -

par Yves Pedrazzini

Résumé

Au 21ème siècle, nul n’est sensé ignorer que le skateboarding, le punk, la violence et les espaces publics de la grande ville contemporaine, une fois mis ensemble par des groupes de jeunes, ne tardent pas à s’avérer la source de sérieux problèmes publics. L’irruption des skaters dans un espace public à la publicité toujours plus faible et sa progressive conquête et occupation diurne et nocturne par des classes d’âge jusque là subalternes – est devenu permanente. Evidemment, la façon des pouvoirs publics d’y répondre a évolué avec le temps. D’une réponse répressive, voire armée et en tout cas policière, les pouvoirs publics, en association avec l‘industrie culturelle, a opté pour des stratégies de « corruption » de l’énergie rebelle (supposée) des jeunes. Mais, si cette sainte alliance a réussi à domestiquer la majorité des jeunes y compris ceux qui, un temps avaient pu paraître incorrigibles et irréconciliables avec le système (les skaters, les rappers, les squatters, les punks même), les incorporant notamment dans les projets de « ville créatives » (Florida 2002), un certain nombre d’entre eux sont parvenus à résister à la marchandisation de leurs révoltes et se sont mêmes radicalisés. Ceux-ci ont réussi à maintenir, en temps de libéralisme triomphant et dans la ville capitaliste, un esprit « punk ». Face aux entreprises de la « ville créative », ils sont des « destructive workers », héritiers autant des Sex Pistols que de DADA et des situationnistes. En se constituant en résistants à l’ordre urbain dominant, ils ont tracé les lignes chaotiques d’un espace punk dont je fais dans cet article - via une réflexion sur le skateboarding dans les espaces publics - une exploration anthropologique, postulant qu’il s’agit là aujourd’hui, de part et d’autre des forces sociales, de la construction d’un territoire ennemi de l’ordre urbain dominant. On a compris qu’à mes yeux une partie significative des skateboarders peut dignement incorporer la culture punk contemporaine et d’en porter les valeurs révolutionnaires, recyclage, do it yourself et récupération des friches.

Abstract

In the 21st century, nobody ignores the fact that skateboarding, punk, violence and public spaces, when put together in the great contemporary city by youth groups, are the cause of serious public problems. The emergence of skaters in declining public space and its gradual conquest and occupation day and night by a class of age previously subaltern - has become permanent. Of course, the way the public authorities respond to these practices has evolved over time. From a repressive or “military” response by the police, the public authorities have progressively opted, together with the cultural industry, for strategies of "corruption" of the (supposed) rebel energy of Youth. But if this holy alliance succeeded in domesticating the majority of young people, including those who have been “incorrigible” and had been seen as irreconcilable with the system (skaters, rappers, squatters, even punks), by incorporating them in projects of "creative cities" (Florida 2002), a reduced number of them have managed to resist the commodification of their revolts and they even became more radical, managing to maintain a "punk" mind in times of triumph of liberalism and of the capitalist city. In front of the creative industries, they are the "destructive workers", heirs of the Sex Pistols, DADA and the situationists. By constituting themselves as resistant to dominant urban order, they traced the chaotic lines of the (so-called) “punkspace” - an anthropological exploration via a reflection on skateboarding in public areas. I postulate that today this is, when looking at both sides of the social forces, the construction of an enemy territory of the dominant urban order. We understand that a significant portion of skateboarders can worthily incorporate contemporary punk culture and bring those revolutionary values, recycling, DIY and recovery of wasteland.

Skateboarding should be a crime

A-t-on tous bien en tête cette scène de « Kids » de Larry Clark (1995), le film le plus dur sur la condition de jeune urbain vers la fin du siècle dernier, en particulier les skaters violents et atteints du sida par pure indifférence à la vie, cette scène dans laquelle une bande de riders skatant vaguement dans un parc public, finissent par massacrer à l’aide de leurs planches un afro-américain de classe moyenne, sans que rien n’ait spécialement préparé le spectateur à une séquence de pure violence urbaine ? Il s’agit là, à mon avis, de l’apogée de cette rencontre à l’origine assez improbable entre les mondes du skate, le désespoir no future du punk et la violence ordinaire des grandes métropoles au tournant des 20 et 21èmes siècles. Jusque là, même si les épisodes violents dans lesquels des skaters étaient impliqués ne manquaient pas, leur irruption dans la narration branchée du cinéma underground, via le travail d’un director certes fasciné depuis toujours par les attributs de la jeunesse violente (on pense au travail de Clark, cette fois-ci photographe, sur les jeunes « marginaux » de Tulsa en 1971), me semble dater de ce film là. A partir de « Kids », nul ne sera plus sensé ignorer que le skateboarding, le punk, la violence et les espaces publics de la grande ville contemporaine, une fois mis ensemble par des groupes de jeunes, ne tardent pas à être considérés comme la source de sérieux problèmes publics, ces jeunes comme les espaces dont ils pratiquent l’usure.

Depuis la sortie de ce film, les skaters ont oscillé entre une image cool (mais pas hypercool [1]) de surfers des villes (les longboarders en particulier) et celle de punks agressifs hantant hâtivement les ruines et les dépotoirs de la rêverie américaine effilochée des suburbs. Là - même si une partie non négligeable du monde du skate a vendu son corps à la société du spectacle et à l’industrie du sport - les jeunes, comme des âmes en enfer, tournent en rond, parfois sur leurs planches, parfois autour d’un shoot d’héroïne, souvent dans le sexe pratiqué sans affection comme une manie animale.

La jeunesse, les experts aiment à le rappeler, a toujours été un problème politique pour les plus vieux. On ne peut pourtant nier que quelque chose ait changé il y a quelques décennies, vers la fin des années 60 (disons Mai 68). Un changement de perspective culturelle a fait que la jeunesse s’est véritablement constituée en problème public dans les sociétés occidentales. Mais, avec le recul que nous offre l’âge, le nôtre, et la distance que nous avons prise progressivement avec l’objet « skate » dont nous avions même quelque peu perdu la trace [2] au gré de son embourgeoisement (cette sorte de bo-bohème sportive où le côté vintage de la vieille planche à roulettes séduit plus que le fait de thrasher les bords de route la nuit – Flusty, 2000), on peut aussi affirmer que, bien que ce soit la jeunesse « en général » qui paraisse poser problème à « la société, certains jeunes (ou moins jeunes) se constituent plus que d’autres en problème public ».

Tout jeune, fut-il ou non un adepte du skate, qu’il aime ou non par suite la musique punk [3] , dérivant tant spatialement que culturellement vers ce punkspace dont nous voudrions parler ici à partir de la figure du skater, semble désormais représenter un problème potentiel posé à l’ordre, à la normalité et à la sécurité urbaine. Pourquoi ? Parce que, s’il faut bien que jeunesse se passe, elle ne doit pas passer par une déconstruction trop radicale de cet ordre. C’est ce que font certains jeunes plus que d’autres, quand ils utilisent l’espace public comme terrain de jeu, en révélant du même coup le manque paradoxal de publicité de cet espace.

Au coeur de cette modernité urbaine que l’architecte hollandais Rem Koolhaas a nommé junkspace, à savoir la répétition inlassable du même kitsch produit à la chaîne par des producteurs d’espaces sans qualités [4], le skater a su maintenir son statut de rebelle, dont la cause pourrait être le sauvetage des territoires incertains.

Les skaters, du moins dès qu’ils décident de glisser dans la ville, dans l’espace public, y font problème ; leur appropriation vraie et photogénique de l’espace urbain, opposée à la fausse publicité des espaces conçus pour parquer les habitants quand ils ne sont ni chez eux, ni au travail, est problématique. Ce problème – en gros, l’irruption permanente des jeunes dans un espace public à la publicité toujours plus faible et sa progressive conquête et occupation diurne et nocturne par des classes d’âge jusque là « subalternes » et marchandables à merci – est devenu chronique. Evidemment, la façon des pouvoirs publics d’y répondre a évolué avec le temps. D’une réponse répressive, voire armée et en tout cas policière, les pouvoirs publics, en association avec l‘industrie culturelle, a opté pour des stratégies de « corruption » de l’énergie rebelle (supposée) des jeunes. Mais, si cette sainte alliance a réussi à domestiquer la majorité des jeunes y compris ceux qui, un temps avaient pu paraître incorrigibles et irréconciliables avec le système (les skaters, les rappers, les squatters etc.), les incorporant notamment dans les projets de « ville créatives » (Florida, 2002), un certain nombre d’entre eux sont parvenus à résister à la marchandisation de leurs révoltes et se sont mêmes radicalisés.

Mon hypothèse est que ceux-ci ont réussi à maintenir, en temps de libéralisme triomphant et dans la ville capitaliste, un esprit « punk ». Face aux entreprises de la « ville créative », ils sont des « destructive workers », héritiers autant des Sex Pistols que de DADA et des situationnistes (Marcus, 1990) [5]. En se constituant en résistants à l’ordre urbain dominant, ils ont tracé les lignes chaotiques d’un espace punk dont je souhaite faire dans cet article - via une réflexion sur le skateboarding dans les espaces publics - une exploration anthropologique, postulant qu’il s’agit là aujourd’hui, de part et d’autre des forces sociales, de la construction d’un territoire ennemi de l’ordre urbain dominant. On a compris qu’à mes yeux une partie significative des skateboarders peut dignement incorporer la culture punk contemporaine et en porter les valeurs révolutionnaires : recyclage, do it yourself et récupération des friches.

Le skateboarding, la pratique elle-même comme pratique anarchisante de l’espace urbain – espace public, quand bien même seules des parcelles marginales et interstitielles de cet espace public seraient propices à accueillir cette pratique – praxis et dialectique négative du territoire qui du passé ne fait pas table rase mais des spots et des modules à rider, le skateboarding demeure une critique radicale de l’urbanisme. Comme tel, il est une pensée situationniste qui glisse dans les rues, quand il continue à être pensé comme un crime par des autorités policières, politiques, morales, académiques. Car, sans cela, le skateboard n’est qu’un accessoire de mode pour garçons et filles modernes et bien élevés qui pourrait tout aussi bien (et cela se fait) se porter sur l’épaule comme un sac à main Prada, sa street credibility ne venant de toute manière plus de la rue, mais des boutiques que la rue relie pour former cet infini shopping mall qu’est la vie contemporaine dans les sociétés urbaines, civilisées, globalisées.

Skateboarding et crime [6]. En ces temps de marchandisation de tout, il faut à nouveau le crime pour qu’il y ait skateboarding, au sens où les anciens sauvages de Californie, les Z-Boys de « Dogtown », chiens errants le long des boulevards de Los Angeles, l’entendaient et non pas de la pose et du fitness. C’est bien sûr un crime modeste, mais à forte portée symbolique, un crime en apparence, un crime contre les apparences, celles qui font dire que, apparemment, les grandes villes ne sont plus habitables que dans leurs suburbs et que, apparemment, les centres, les downtowns, ne sont plus fréquentables, encore moins appropriables. Quant au public qui occupe leurs espaces publics, ce ne serait qu’une bande d’addicts à toute sortes de produits dangereux, le skate en faisant indubitablement partie à l’origine, adrénaline, prise de risques, plaies et blessures, fractures ouvertes, cicatrices au menton, cheveux gras, casquette sentant bon la graille des cuisines de McDonald. Junk food, junk space, junkies – dont la drogue est la glisse urbaine et l’aiguille la planche qui revient sans arrêt hanter les moments où elle manque.

Le crime donc, en petit, mais dont la portée est sans fin : « l’espace règne », à nouveau, quand le skateboarder reprend en clandestin ses activités criminelles. Oui, mais le problème est que ceux qui continuent à considérer leurs activités de cette manière sont bien peu nombreux / sont rares / ont presque disparus. C’est bien sûr un avis personnel, mais je n’en vois plus depuis longtemps – mon « terrain » est pourtant la ville contemporaine toute entière. Et mon désintérêt de la chose n’en est pas la raison première, car je me désintéresse désormais de plein de choses que pourtant je vois ; que je ne peux pas m’empêcher de voir, ce qui est d’ailleurs souvent à l’origine de mon désintérêt : que peut-on on trouver d’intéressant aujourd’hui à la politique, à l’art contemporain, à la cuisine (le fooding, pardon), aux matchs de ligue des champions (le footing ?), au développement personnel, au développement durable ?... Ce que nous cherchons, ce sont des fragments éparpillés dans les villes du monde qui ont foiré, ces villes dont la forme actuelle semble conclure une pratique collective et assidue de l’effondrement, social et économique, des villes qui, Berlin terminé, s’appelleraient Ljubljana, Belfast, Gênes, Istanbul… - des fragments des existences rêvées de groupes rebelles et même révolutionnaires, des fragments de ces vies vécues en roue(s) libre(s) qui à leur échelle étaient celles des skateboarders quand ils roulaient librement dans les rues d’avant leur domestication piétonne.

Mais, forcément, le temps passe, mais toujours demeurent quelques petits criminels de la culture urbaine, de l’asphalte cher au Bertolt Brecht des années 1920, du sport même, engagement musculaire cher à des écrivains boxeurs tels qu’Arthur Craven ou Malcolm Lowry, à l’addiction nocturne actuelle, nourrie du parcours des friches, des usines désaffectées, des zones interdites, mixture improbable d’usines en phase de post-industrialisation et de chantiers stoppés brusquement pour cause de crise mondiale et offrant désormais un répertoire quasi infini de lieux maudits, dont les skateboarders savaient encore être, dans les années 90, les « Stalkers » juvéniles, cet univers bricolé par quelque dieu ferrailleur dont on tirait partie, dans une joie de profanation de sépultures [7]. Une casse de voitures. Un boulevard périphérique. Un lampadaire au verre brisé. Une fenêtre murée de briques. Un quai sans touriste. Le Havre plutôt que la Riviera. Des enclaves de mélancolie ténébreuse dont on saisit le mieux toute la tristesse et l’euphorie mêlée entre 3 et 5 heures du matin en hiver. Mais qui est encore prêt à cela ? Qui est prêt à défendre le punkspace contre le junkspace, le trash contre le clean, le conflit contre la négociation et l’accommodement ?... Quelques skaters punks dont je cherche la trace : in girum imus nocte et consumimur igni… éternellement, la nuit, la dérive [8]. Le moment ou jamais de se souvenir du dernier paragraphe du « Pays des ténèbres » de Stewart O’Nan : « Nous sommes jeunes et foutus dans les ténèbres au cœur de ce pays, à l’abri au sein de notre coûteuse innocence, coincés derrière les lignes ennemies. Il est tard, il n’y a nulle part où aller car cette ville craint trop, mais nous nous en fichons. Nous sommes juste une bande de mômes idiots qui s’amusent. Nous voulons que la nuit dure éternellement » (O’Nan, 2006 : 330) [9].

Voilà qui devrait plomber l’ambiance, c’est au contraire comme une ouverture, le début possible d’une ère nouvelle favorable à la transgression et à la subversion que je vois comme l’avènement du punkspace, ce monde ruiné et prometteur dont le skater radical est un héros notoire.

Skateboard punk contre les « industries culturelles » et la « ville créative »

Le punkspace, tel que nous nous proposons d’en définir progressivement les qualités ordinaires et laides à partir des possibilités qu’il offre pour continuer à contenir le skateboarding dans la fange, répond à la violence de l’urbanisation qui prévaut aujourd’hui comme méthode de fabrication de la ville [10]. Car la formalisation d’un ordre urbain qui, pour se spatialiser sans être contesté, détruit les formes d’organisation spatiale qui on précédé l’application programmée de son plan, rasant le passé parce que l’espace est toujours marqué par la mémoire des habitants qui y ont vécu, est une violence. Et si des traces de cette mémoire subsistent, c’est que, de l’effacer totalement, les planificateurs de la nouvelle ville s’exposeraient à un retour inopiné des urbanités anciennes (Pedrazzini, Vincent-Geslin et Thorer, 2014) et qu’il vaut mieux les contrôler en les muséifiant.

La porosité des sociétés occidentales est telle que c’est la violence du monde contemporain, la violence de l’urbanisation, qui parvient dans les rues et au pied des immeubles des cités. Elles sont des sociétés post-capitalistes dont les fragments ne se juxtaposent pas et dont les différentes séquences sont cloisonnées ou, au mieux, forment un archipel d’îlots éloignés les uns des autres. La séquence « culture jeune » n’est pas rattachée à la séquence « plan urbain », mais pas non plus à la séquence « apprentissage » ou à la séquence « métier exercé ». Il n’y a que des activités de punks pour que ces séquences isolées se relient et qu’un montage soit possible, les activités de punks spatialisées dans les arrière-cours de la civilisation urbaine, le punkspace qui, parce qu’il est pourri et ne vaut rien, est le dernier espace public, le dernier fragment de cette ville émiettée dans laquelle l’échec de la planification est un élément de la planification, parce qu’il n’est pas exactement spatialisé donc contrôlé (c’est-à-dire aujourd’hui pouvoir être précisément situé par un GPS). Il n’intéresse pas (encore) le pouvoir, voilà sa petite chance d’échapper à l’inventaire des industries créatives et, sur un malentendu, à la répression. Mais il ne sera bientôt plus temps, les habitants des villes commençant à s’habituer à la violence de l’urbanisation, commençant peut-être à prendre goût à la destruction environnementale et aux chantiers, si c’est pour y mettre la beauté des catalogues et non pas de petites maisons ouvrières mal fichues qui rappellent qu’à part quelques chefs jamais élus à la tête des entreprises, nous sommes tous des prolétaires, plus ou moins bien servis.

Le punkspace est construit sur les décombres de l’espace public moderne dans l’état auquel l’avènement du junkspace l’avait réduit (Bardini, 2007). Mais le punkspace répond également à une autre forme de violence, toute symbolique cette fois, celle que représente l’obsession du politique local pour que la multiplication des industries culturelles permettent l’émergence d’une nouvelle « ville créative », où la créativité [11] vient rejoindre la durabilité pour participer à ce complot de bonnes intentions qui annoncent l’avènement de villes (c’est-à-dire les centres-villes rénovés lourdement – le contraire du méchant downtown de Bukowski et de Tom Waits – et les suburbs mais sans les piscines vides des villas désertées et qui au moins fournissaient des bowls aux skaters qui glissaient dans les allées de ces deseperate neighborhoods) globales de la deuxième génération. Des villes encore et toujours divisées, mais aussi « arrangées » pour qu’elles soient quand même agréables à vivre, de petits Disneyland individuels, des fragments jolis reliés les uns aux autres par le garage, mais séparé par la pelouse et la haie. Même dans les vieilles villes européennes plusieurs fois bombardées et reconstruites, puis détruites à nouveau, on voudrait des rues piétonnes et modérer le trafic, installer des bancs et des places de jeux pour les petits enfants quand ils ne rêvent que de monter sur un skate et de fuir les toboggans en direction des playgrounds improvisés, des rampes bricolées sous les autoroutes, la ville à perte de vue. Il faut bien tenter de se glisser hors de l’enfer pavé de rénovations, hors du cauchemar climatisé. Et « qui, à part Edward Ruscha, pourrait s’intéresser à un parking vide ? » (Zarka, 2011 : 7) [12].

Le punkspace est ainsi une réponse improvisée, esquissée, bricolée sous le soleil pâle du DIY, à l’ennui qui naquit un jour de l’uniformité. Et même si la fragmentation s’accompagne généralement de politiques de sécurisation/privatisation de l’espace urbain et ainsi d’un renforcement de la séparation des parties au détriment d’une réinvention de l’urbain comme tout et comme cohésion territoriale, l’un des avantages de vivre dans des villes fragmentées est que l’on trouve toujours au moins un fragment qui nous convienne, en tout cas à propos duquel on peut se dire qu’il vaut la peine culturellement, en général un spot oublié dont il ne reste, au pied des murs, que les traces de slides oubliés. Cette sorte de fragments réfractaires à l’ordre urbain dominant forme, dans la discontinuité, un archipel rebelle, un archipel pirate, sur lequel on parvient sans trop de difficulté à identifier des expériences alternatives, des poches de résistance et des mouvements de guérilla territoriale plus ou moins visibles, dont l’assemblage aléatoire finit par dessiner une constellation d’ilots de contre-cultures qui, du fait de leurs ancrages en des points différents de la ville, ne sont visibles comme tout que théoriquement, inventant ainsi ce punkspace dans lequel les skaters, les travellers, les bandits, les clandestins, les squatters, les autonomes, trouvent leur place. Le punkspace les accueille et ensemble ils fabriquent en retour du punkspace, éphémère, provisoire, mobile, dans les ruines en devenir de la ville future – un futur proche.

Les skaters, ces résidents du punkspace, sans domicile fixe cependant puisqu’ils déambulent sans cesse sur leurs terrains de jeux à l’échelle de la ville, sont désormais des figures irrévocables de l’urbanité contemporaine, parmi les plus outsiders et que nous proposons de qualifier de punks [13], pour autant que nous fassions l’effort de sortir le punk de son cercueil folklorique – crête, ceinture à clous, etc. – pour en faire le qualificatif d’un espace insoumis, indiscipliné, désordonné et brut ; un espace caractérisé par son irrémédiable incompatibilité avec l’ordre urbain capitaliste et démocratique du début du XXIème siècle, si ce n’est pour en faire la caricature, clownesque et cauchemardesque. En somme, c’est le lieu d’une urbanité irréconciliable avec la productivité artistique et le salariat créatif contemporains, celle que nous nommons le punkspace (Carmo et al., 2015).

Le skate, art modeste et guérilla ordinaire

La glisse urbaine en général – le longboard en particulier – m’est toujours apparue [14] comme une parfaite application de la théorie de la dérive situationniste (Debord, 1956), une adaptation « cinétique » aussi de cette théorie (et des pratiques qu’elle visait à encourager chez les adeptes de cette autre théorie situationniste qu’est celle de la ville comme terrain de jeux, à l’évolution de la grande ville moderne (quelque chose comme Paris), puis post-moderne (quelque chose comme Los Angeles), puis de la ville post-capitaliste (quelque chose comme Detroit ou Hong-Kong). La théorie de la dérive, quand elle est appliquée au hors-piste urbain, gagne en actualité, abandonnant cette nostalgie du Paris de l’Après-guerre peu à peu effacé par les constructions de barres et de cités, s’éloignant des obsessions mélancoliques du Modiano de « Dans le café de la jeunesse perdue », aussi (Modiano, 2007) [15].

Au skateboarder, la ville fournit à la fois l’adversaire « naturel » et le co-équipier, c’est-à-dire le partenaire principal et le terrain de jeu que l’on explore et cherche à connaître intimement, sans le domestiquer (une fois dompté, le spot n’a pas plus d’intérêt qu’un McDo ou un 7/11). Les skaters, indiens métropolitains à vrai dire, ont développé des savoirs « vernaculaires » urbains, ce qui fait que, quand le monde s’effraie de l’urbanisation, leur estime authentique pour le milieu construit et les qualités profondes des espaces urbains en fait des auxiliaires primitifs précieux de l’urbanisme, en déviant ludiquement sa cause originelle qui est l’ordre, le zoning, la garantie des flux, le passage des infrastructures. Les skateboarders, par leur pratique à la fois sonore, ludique et ambulatoire, remettent « en cause les usages plus ou moins convenus de la rue » [16]. Le skate reste un savoir alternatif et, comme les situationnistes avant eux, les skaters pratiquent la critique de l’urbanisme ; mais là où les premiers préféraient les cafés de la Montagne Saint-Geneviève pour y dresser leurs plans de bataille contre la société du spectacle en buvant le plus possible de vin rouge, les skaters « critiquent » depuis la rue même (en buvant le plus possible plein d’autres trucs, également hélas ! des energy drinks). Mais où tous se rejoignent à cinquante ans de distance, c’est que pour que la critique soit authentiquement vécue et non seulement théorisée, il faut que le critique dérive et que ce soit son corps qui erre dans la ville. Bien sûr – c’est après tout un punk, nous en avons fait l’hypothèse – le skater parodie cette critique dans le temps même où il l’énonce, comme il parodie sa pratique sportive et tout terrain de sport, ce qu’il fait en prenant la ville pour un total playground, la soumettant à son envie de jouer, transformant les escaliers mécaniques en toboggans, la route en piste de schuss et le mobilier urbain en tremplins ou barre d’appui... Ce détournement de l’espace urbain est la plus radicale manière de s’écarter de l’ordre sportif traditionnel. La perturbation du champ sportif atteint ainsi le champ urbain. En ville, « le skater, donc, embarrasse, tel l’étranger que G. Simmel présentait comme la figure du citadin » [17]. Dans le cadre de cette indiscipline sportive extrême qu’est le hors-piste urbain, le skateboarding est une remise en cause permanente – et « criminelle » - de l’organisation et de la spécialisation du sol urbain, bien que le projet de renverser l’ordre néolibéral ne soit que rarement au programme. Néanmoins il pose le problème de la publicité de l’espace urbain. Car, s’ils se contentaient des rampes installées à leur intention ou des skateparks que les autorités voudraient tellement voir fonctionner comme des réserves d’indiens, les skaters ne seraient pas si dangereux pour les idées reçues. Mais voilà, ils préfèrent de beaucoup s’en échapper et pratiquer, dans la rue, ce genre de flânerie et ce détachement que Baudelaire considérait être l’exclusivité de l’artiste bohème de la modernité urbaine (Baudelaire, 1868 ; Benjamin, 1935), ce qui ne va pas sans quelque conflit d’occupation du territoire.

Le pari que nous avions fait, il y a encore dix ans [18], que le droit à la rue de chacun pourrait être obtenu, est aujourd’hui perdu. Mais, les droits s’accompagnant toujours de devoirs, ce n’est pas très grave. Parce que les rues ont été domestiquées et que leur pratique alternative a été largement légitimée (pour les cyclistes en tout cas), le pari en question doit porter maintenant sur le droit à défendre des territoires punks menacés de rénovation/gentrification et non le droit à utiliser librement des rues qui relient l’un de ces territoires aux autres.

En fait, cette défense du territoire du skateboarding punk devrait commencer par un adieu à la rue, la conquête de nouveaux spots « rudes » et rêches, et leur sabotage systématique afin qu’ils ne fassent envie ni aux bobos ni aux promoteurs, que leur potentiel échappe à tous ceux qui n’y souhaitent pas y voir s’installer des punks, et ensuite, de là, repartir trasher les rues et les centres-villes…

Le skate et l’hétérotopie punk

Le punkspace est le territoire de l’ennemi public / l’espace public de l’ennemi. Les skaters « punks », dont l’incessant labeur est d’étendre ce territoire au-delà des lignes où ils sont l’ennemi, déplacent le punkspace comme des agents secrets déplaceraient leur ambassade clandestine en trimballant leurs valises diplomatiques aux quatre coins d’une ville occupée par un gouvernement légitime mais contesté par quelques factions rebelles, des brigades internationales regroupant les exilés et apatrides du monde entier sous la bannière noire du punk. La construction du territoire ennemi dont nous parlions plus haut est celle, peut-être davantage, d’une utopie pirate (Bey 1997), ou bien même une hétérotopie, au sens défini de manière suffisamment synthétique par Michel Foucault pour que nous en prélevions les éléments qui nous intéressent, mais alors parce qu’il ne peut s’agir, dans les rues, sur l’asphalte des villes, que d’une praxis de l’hétérotopie - glisser dans des espaces autres, les autrifier – d’une topie : « Mon corps, c’est le contraire d’une utopie, ce qui n’est jamais sous un autre ciel, il est le lieu absolu, le petit fragment d’espace avec lequel, au sens strict, je fais corps. Mon corps, topie impitoyable » (Foucault, 1966/2009 : 9). Et quand ce petit fragment d’espace, porté par une planche à roulette, franchi les espaces urbains, il devient une « topie » impitoyable mobile. Alors, ne serait-ce pas ce tout l’espace parcouru, traversé par ce corps en mouvement, qui aurait du coup ce même caractère impitoyable ? Et si donc l’espace était impitoyable, n’aurait-on pas là quelque chose du même ordre dans la qualité première que Roger Caillois (1946) attribuait à l’architecture, au point qu’il la définisse comme art implacable ?

Le skateboarder ne relierait-il pas l’architecture implacable, aujourd’hui la plus enthousiasmante étant la recycling architecture (ou re-architecture) punk des squats et des friches, au détachement du rebelle cool à la Dean Moriarty/Neal Cassady du « Sur la route » de Jack Kerouac, c’est-à-dire l’effondrement industriel et la route où l’on dérive, par laquelle on fuit et où débute la vraie errance qui est philosophique ?

En revenant par l’architecture implacable – architecture sans ornement de l’Adolf Loos de 1908 - vers le skateboard dans ce qu’il a de plus profondément punk, vérité que les sponsors s’acharnent à ridiculiser tout en voulant faire croire que leur fascination pour le sk8 leur vient de ce fond de commerce fin 70’s trash, vers les années 1920, on dira : skateboard et crime. Le skateboard est un crime s’il sert une culture de l’ornement et ne vise plus l’os de la ville, ses structures élémentaires et primitives, celles que laissent voir enfin les ruines contemporaines quand s’en occupe vraiment la crise économique comme à Detroit, ou Gordon Matta-Clark, comme dans le New Jersey, deux vastes terrains vagues prêts à se déconstruire. L’âme du skateboarder est amaigrie et ne trouve à hanter que les espaces de l’outside américain, même – ou surtout – hors des Etats-Unis. Ces espaces ne sont pas des skateparks, mais des champs de bataille idéologiques inscrits sur le sol.

Contre tous les sports « liquides » d’aujourd’hui (au sens que Zygmunt Bauman donne à toute chose « liquide » de la postmodernité, l’amour, la sécurité, les transports…) – corps lisses, épilés, des garçons soignés – invoquons les sports rêches, aux aspérités et à la dureté rituelle. On aurait tort de sous-estimer la contribution du rider à la thrashization de l’espace urbain : la construction du punkspace est une destruction (sans règle ?) des normes d’utilisation des espaces publics urbains, à commencer par la route que l’on utilise comme une place de jeu. Mais aussi, le skater pourrait dire : …va, mon skate, va contribuer à la destruction du monde tel qu’il est [19]… Car détruire le monde tel qu’il est inégal, violent et ultra-libéral est un objectif tout sauf anodin. Et pour cela, il faut aussi détruire l’idée même de ville, en tout cas l’idée préconçue de sa forme, neuve et jolie. Il s’agira ensuite d’inventer une nouvelle beauté, beauté cachée, beauté convulsive et transgressive : la beauté des espaces sauvages et incertains. Evidemment, construire de la beauté n’est pas chose facile par les temps qui courent et construire une autre beauté une chose encore plus difficile [20]. On ne va pas refuser la moindre parcelle de cette beauté, fut-elle construite par la pratique répétée d’un geste de skater, sa planche et un trottoir ; fut-elle une beauté construite comme un territoire ennemi, ennemi de l’ordre, de toute ville de cet ordre.

Larry Clark, dont l’ambiguïté du regard qu’il pose sur les skaters adolescents n’aura jamais entamé sa crédibilité à les filmer avec une véritable tendresse [21], a beaucoup œuvrer pour transformer les ados pratiquant le skate aux Etats-Unis comme désormais à Paris des icônes « mainstream », malgré – ou à cause de - son obstination à leur fournir une image maudite. Il a aussi donné sa réponse à la question de Zarka : lui aussi s’intéresse aux parkings déserts, surtout quand ils ne restent pas déserts longtemps et que le bruit des planches en remplit les cases vides et en restitue l’indéniable urbanité et la cruelle beauté.

Dans « Wassup rockers », les punks skaters filmés par Larry Clark sont des Chicanos de la banlieue de Los Angeles, ce qui en rend la « beauté difficile » moins évidente, la beauté facile de ces skaters étant trop visuelle, prévisible, suspect de pacte avec l’ennemi de classe. C’est en fait que le punkspace ne fait que commencer dans les friches postindustrielles de l’occident et qu’il faut bien donner des choses à voir à son sujet. Or, il se répand déjà au Mexique, projetant dans les rues ce magical urbanism dont Mike Davis (2001) espérait le salut de la grande métropole américaine. Il se propage vite, son esthétique brutal devenant même parfois dangereusement populaire dans certaines villes et bastions culturels de cet ennemi qu’est le capitalisme qui toujours est là prêt à capitaliser les expériences les plus communautaires. Ainsi, aujourd’hui, même Larry Clark doit gagner sa vie, et son dernier film parisien ne parvient qu’à réaffirmer les clichés skate chic de la scène du Trocadéro. Où est donc passée la possibilité d’une construction d’un espace de résistance mobile ? A l’heure où le street art trouve, à l’instar des sculptures de skateurs tels que Rafael Zarka, sa place dans les galeries de New York et d’ailleurs, la rue pourrait se réaffirmer en tant qu’espace-acteur et en ne garantissant rien à personne redevenir l’asphalte, noir, dur et résistant que Brecht évoquait en 1934, seule culture populaire capable de résister aux fascismes qui viennent, plus ou moins déguisés en jeunes gens cools : no art, no fun, la rue, rien que la rue ! Le punkspace, donc. Et la ruine, juste avant qu’elle ne le devienne.

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[1] Voir : Mowry (1993), notamment, sur la rencontre explosive (mais romancée) entre culture skate et culture de gang.

[2] Cela fait déjà bien quelques années que le milieu du skate ne me semble plus être en mesure de produire autre chose que de la chaire à sponsors (Pedrazzini, 2001). Pourtant, « l’idée du skateboard », l’idée qu’il pourrait en glissant dans les rues des villes occidentales, asiatiques, américaines… créer une sorte d’internationale imaginaire capable par la virtuosité de ses membres actifs de faire la critique d’un urbanisme aujourd’hui engoncé de recettes et de méthodes pédantes, sans s’offrir à son tour à la critique – puisque, à l’évidence, elle n’existe pas !, l’idée du skateboard vaut bien la peine que l’on y croie encore un peu et que, fatalement on y revienne après toutes ces années. Voir aussi : Glauser (2012).

[3] Précisions d’emblée que le punk est un état d’esprit ou une attitude politique, mais pas un genre musical, et qu’à ce titre, ce qu’on a connu sous le nom de skate punk n’était que de la musique, une bande son pas plus punk que ça, de la musique d’ascenseur, et n’était pas fondamentalement lié à la culture skate.

[4] Voilà bien notre punkspace : le lieu de la résistance à la transformation de l’espace incertain des villes en junkspace (Koolhaas, 2000), la résistance au passage vers le funspace, société du loisir de masse, résistance que nous appellerons punk, et la résistance à la nouvelle exigence de la créativité pour tous (bobos, hipsters ou artistes contemporains œuvrant dans la pub, regroupés en creative workers)... Plus que les acteurs de ce mouvement de résistance, c’est donc l’espace du punk – le punkspace donc – qui résiste le mieux.

[5] Cette même « alliance objective », plus ou moins secrète, entre punks et situationnistes vient d’être reformulée, voir : Hussey (2014).

[6] « Skateboarding is not a crime », comme le revendiquaient les skaters, face à la pénalisation de la pratique décidée en 1996 dans le NYC de Giuliani. Mais dans les mondes contrastés du skateboard, le crime peut payer, si l’on parvient à rider en professionnel en portant les produits du sponsor.

[7] Voir : Stalker (1979), le film d’Andrei Tarkovski qui annonçait Tchernobyl et inventa « la zone ». Les stalkers sont les explorateurs et « guides » pénétrant illégalement dans la zone contaminée.

[8] Ce palindrome latin est le titre d’un beau film de Debord réalisé en 1981.

[9] A toute fin utile, on ajoutera que c’est un mort qui parle, ce qui ne surprend pas dans ce roman de fiction réaliste/fantastique…

[10] A propos des cultures ordinaires, y compris le skateboard, on citera ce numéro « culte » de la revue Esprit (no. 10, octobre 1978), dans lequel outre Michel de Certeau à propos de la « culture de l’ordinaire », on trouve, regroupé sous le titre de « Figures urbaines du quotidien », un article de Patrick Mignon sur « L’effet punk » et un autre de Jacques Caroux sur « Le skate sauvage »…

[11] Voir plus haut, la note 2.

[12] Raphaël Zarka est indéniablement une figure de cette improbable (a priori) fusion entre art contemporain et skate culture, qui relevait jusque là surtout de ce que la notion d’arts modestes permettaient de mettre en évidence : les motifs dessinés sur les planches de skate (voir à ce sujet les expos du musée international des arts modestes de Sète). Promoteur d’une confusion à haut potentiel de controverse – la « récupération » de cette culture skate (punk) par le monde artistique - Zarka n’en perd cependant pas son sens de l’humour et reste prompt à parodier lui-même la confusion dont il est l’un des promoteurs en proposant des œuvres elles-mêmes improbables, aussi bien dans le monde du skate que de celui de l’art, mais curieusement parfaites pour l’espace public vrai.

[13] Il s’agit bien de détourner la figure idéale du punk pour en utiliser le potentiel critique. Mais pour les personnes intéressées à la figure du punk « original », on se référera au classique anglais : Hebdige 2006 Pour la France, voir notamment : Zeneidi-Henry (2009). Et à ce sujet, mais à la montagne, voir : Heino (2000).

[14] Il y a une quinzaine d’années, pour un ouvrage collectif paru aux Editions Autrement, j’avais une première fois essayé de faire ce parallèle entre la dérive situationniste et la glisse urbaine. Voir à ce sujet : Pedrazzini (2001 a). Voir aussi, la « performance » scientifique effectuée par Ian Sinclair (2010) autour de Londres.

[15] En exergue, Modiano a placé cette phrase de Debord : « À la moitié du chemin de la vraie vie, nous étions environnés d’une sombre mélancolie, qu’ont exprimée tant de mots railleurs et tristes, dans le café de la jeunesse perdue. » Que fait un skater, arrivé à la moitié de sa vraie vie, dans la ville hypermoderne ?...

[16] Calogirou et Touché (1999 : 38).

[17] Calogirou et Touché (1999 : 41). Voir aussi : Simmel (1908).

[18] Je me réfère ici pour beaucoup à mes « années de rues », en Europe, mais surtout en Amérique Latine. Voir notamment : Pedrazzini, 2005.

[19] Pour paraphraser l’écrivain américain Russel Banks qui parlait, quant à lui, de son livre « Continents à la dérive » (Banks 1994 :592).

[20] On pense à cette occasion à l’évocation de la « beauté difficile » du poète Erza Pound, faite par l’écrivain napolitain Raffaele La Capria (2010). La Capria est aussi le scénariste de « Main basse sur la ville », film de F. Rosi (1963), critique de l’urbanisme s’il en est…

[21] On pense notamment à cette trilogie du skate – Kids (1995), et Wassup rockers (2004), à laquelle viendra peut-être s’ajouter « The smell of us » cette année. Mais pour ce qui en est des films de skate « crédibles », on préférera a priori le « Paranoid Park » de Gus Van Sant en 2007.