explorations - nouveaux objets - croisements des sciences

L'auteur

Pierre Livet

CERPEC, UMR 7304, CNRS
Université de Provence

Page auteur

pierre.livet [chez] univ-provence.fr

Référence

Pierre Livet, « L’identité exigée par l’identité personnelle », Influxus, Manifesto, [En ligne], mis en ligne le 14 novembre 2012. URL : http://www.influxus.eu/article204.html - Consulté le 24 octobre 2017.

L’identité exigée par l’identité personnelle

par Pierre Livet

Introduction

Qu’est ce qui assure notre identité personnelle ? Les philosophes ont proposé des réponses toutes imparfaites, mais qu’il est intéressant de tenter d’ordonner. Nous pourrions sans doute traiter d’emblée l’identité personnelle comme un système d’isomorphismes, mais nous pouvons aussi tenter d’utiliser le travail en profondeur de Jean Yves Girard d’une manière plus diversifiée. La notion d’identité personnelle se révèle bien adaptée à ce genre de tentative, que nous allons maintenant développer.

1. Niveaux logiques et lectures philosophiques

Revenons sur la division des niveaux de profondeur logique que propose Girard : le niveau aléthique, (-1) qui s’intéresse seulement à ce qui est prouvable, cohérent et vrai ; le niveau fonctionnel (-2) qui traite de preuves, et peut différencier deux démonstrations d’un même énoncé, tout en disposant de critères d’équivalence entre deux preuves (isomorphisme de Curry-Howard) ; le niveau interactif (-3) qui fait jouer la dynamique de stratégies en interaction dans un jeu qui doit se terminer ; le niveau déontique (-4) qui élimine tout arbitre du jeu précédent et fait jouer des propositions qui se jugent les unes les autres, la simple poursuite du jeu faisant émerger la règle de l’interaction entre A et non A. A ce niveau, on tient compte des « localisations » des formules : chaque formule a un « lieu » disjoint de celui des autres et qui lui reste propre au cours de toutes les manipulations logiques. En particulier, à ce niveau, on peut écrire A et B= B et A, puisque le signe « = » nous informe que le A qui est à gauche de B a bien le même lieu propre que le A qui est à droite du B (même chose pour B). Mais l’identité A=A de fait pas sens, parce qu’elle ne nous donne aucune information, sauf à la lire comme une sorte d’isomorphisme entre deux copies de A : A’ et A’’, chacune de lieu propre [1] différent. Pour les identifier, il faudrait les « délocaliser ». Quand on exige de ne pas effacer cette opération de délocalisation, de garder le souvenir des lieux propres, l’identité A=A ne peut plus prétendre être davantage qu’un isomorphisme.
Si ces différents niveaux nous indiquent les conditions de possibilité de la logique, nous devrions pouvoir retrouver sinon leurs contraintes et leurs exigences, du moins des traces de ces exigences et contraintes dans les opérations de pensée que nous permettent nos langages dits naturels, et donc dans nos approches conceptuelles. Il ne s’agit pas de plaquer sur des problèmes philosophiques des structures logiques qui du coup deviendraient forcément métaphoriques, mais plutôt de repérer dans les problèmes philosophiques des traces des exigences qui guident la construction de ces structures, et peut-être aussi des blocages que peuvent induire les contraintes qui tiennent à la normativité des niveaux supérieurs. En effet deux lectures de ces relations entre niveaux sont possibles.
La première, qui n’est pas celle de Girard et que nous pourrions appeler selon un de ses termes une lecture « essentialiste », lie la montée vers le niveau supérieur à un accroissement de prétentions, irréalisables dans l’utilisation de procédés qui diminuent les contraintes. Dans cette perspective, la localisation, qui a pour limite la singularité des symboles, marquée par le fait qu’ils ont chacun un lieu propre, est une contrainte qu’il faut pouvoir dépasser (par exemple en admettant la règle structurelle de contraction, permettant de passer de AA à A et inversement), et c’est au niveau -1 qu’on a le moins de contraintes de ce genre, et qu’on est donc censé satisfaire le plus de prétentions : pour le calcul des propositions à tout le moins, l’exigence de complétude, c’est-à-dire le lien entre préservation de la vérité et prouvabilité (sans se contraindre à déterminer le type de preuves).
La seconde, plus proche de Girard et que nous pourrions appeler selon ses termes lecture « existentielle », en ce qu’elle part de l’existence des pratiques (en logique, des manipulations de symboles), consiste au contraire à voir dans le niveau -1 le maximum de contraintes associé au minimum d’exigences et dans le niveau -4 le maximum d’exigences. Au niveau aléthique, la logique est contrainte par la dépendance que l’on veut assurer entre ses constructions et un répondant sémantique externe. Descendons jusqu’au niveau « déontique », qui est le niveau d’exigence maximale d’élucidation des pratiques logiques - élucidation de ce qui est présupposé mais pas explicité aux autres niveaux. On s’y refuse alors à présupposer données toutes les facilités du niveau -1 (contraction, affaiblissement, démonstration utilisant des lemmes externes ou coupures, etc.), on exige de rendre explicites ces dispositifs de commodité, et du coup on doit montrer comment la logique joue en l’absence de l’imposition normative de ces dispositifs, et comment ce sont seulement des conditions de poursuite de ce jeu de la logique que résulte ce qui vaudra aux niveaux supérieurs comme règles. Mais cette élucidation permet par exemple de pouvoir expliciter la négation en mettant en jeu A et non A, et de la faire émerger comme règle qui permet d’assurer des interactions ordonnées entre elles, alors qu’aux niveaux qui ont plus de prétention, une normativité est instaurée, si bien que l’un des deux (A ou non A) ne peut pas apparaître dans les formules valides, et que la règle apparaît imposée de l’extérieur et non pas résultante de conflits entre formules qui se nient l’une l’autre.

Il est possible d’interpréter les différences entre les diverses réponses philosophiques au problème de l’identité personnelle en ayant à l’esprit cette opposition entre nos deux lectures. Pour schématiser, la lecture « essentialiste » de la question de l’identité personnelle a suivi un processus « descendant ». Elle est partie d’une conception de l’identité personnelle où l’on a la prétention d’exiger une continuité en bloc entre toutes les phases et manifestations d’une personne au cours de sa vie, voire au delà. Des philosophes comme Locke se sont alors interrogés sur les processus qui pourraient bien assurer cette prétention de continuité, comme la mémoire, ce qui revient à s’interroger sur un présupposé non explicité de la conception du niveau supérieur. Mais il peut y avoir plusieurs processus de mémorisation, et il faut trouver entre eux quelque critère d’équivalence – c’est l’objet du travail plus récent de Grice. Encore faut-il assurer que lors des « délocalisations » qui permettent de relier deux enregistrements, l’un perceptif, l’autre mémoriel, ou l’un et l’autre mémoriels, on puisse indiquer comment passer de l’un à l’autre sans se tromper d’identité. C’est ce que tente de faire Perry, posant ainsi le problème de la résistance des localisations à leur effacement.
La lecture « existentielle » est « ascendante ». Elle objecte que nous devons aussi rendre compte d’un processus de constitution de la personnalité, qui a pour point de départ le fait d’une certaine connectivité entre expériences vécues avec leurs singularités propres, qui, à partir de là, produit une normativité dont il nous faut reconstruire les conditions d’émergence. Il s’agit de cette normativité qui tient à ce que nous intégrions nos expériences dans notre style personnel de vie – en en récusant certaines et en en mettant d’autres en valeur- intégration dont les modalités peuvent changer – on peut modifier son style – à condition que nous ayons toujours la capacité de modifier rétrospectivement la portée de nos récusations et évaluations précédentes. Mais entrons avec un peu plus de détails dans l’évolution des philosophes sur cette question de l’identité personnelle.

2. Les tentatives des philosophes

Le point de départ de la question philosophique de l’identité personnelle est la difficulté de rendre compatibles deux choses : d’une part le sentiment que nous avons d’être une seule et même personne au cours de notre vie, d’autre part les différentes manières de résoudre un problème plus général, celui d’assurer l’identité d’êtres qui ont une fonctionnalité. Ainsi chacune des planches du bateau de Thésée peut-elle être conservée, ce qui assure l’identité de ses éléments matériels, mais certaines de ces planches étant pourries, et le bateau devant naviguer dans quelques cérémonies athéniennes, on remplace les planches pourries par des planches de forme équivalente, ce qui conserve la structure et la fonction du bateau. En revanche il finira par ne conserver aucune de ses planches originelles. On pourrait penser que l’identité d’un humain, qui conserve seulement une partie infime de ses éléments matériels d’origine, est de type structurel et fonctionnel. Mais la structure se déforme, et bien des fonctions peuvent être perdues et partiellement compensées au cours de la vie. Bref les modes de construction auxquels nous pouvons penser n’assurent pas le type d’entité de ce que les ontologues contemporains appellent un continuant ou endurant – un être dont l’unité dépasse tout découpage en phases différentes. En fait, il faut poser comme principe non démontré l’existence d’une identité personnelle substantielle, et les dispositifs constructifs dont nous disposons ne parviennent pas à assurer les propriétés exigées par cette substance. Autrement dit, nous n’arrivons pas à assurer une prétention de cohérence qui puisse faire penser à celle de la cohérence requise en logique au niveau -1. Notre prétention à une identité personnelle est trop forte pour que même en présupposant assurées bien des contraintes de continuité matérielle et fonctionnelle, nous parvenions à la satisfaire.

Comme on l’a rappelé, des philosophies ont tenté de trouver des processus qui explicitent certaines des contraintes présupposées satisfaites par l’identité personnelle, et qui assurent une forme d’identité personnelle aussi proche que possible de celle dont nous nous croyons dotés. John Locke a pensé que la mémoire de souvenirs vécus en première personne pouvait de proche en proche assurer la continuité de la personne (avec quelques lacunes comme les périodes de sommeil). Cette proposition s’est rapidement heurtée à une objection : un enfant qui a volé des pommes et a été puni pour cela peut devenir une brave officier décoré, puis un général, mais si l’officier se souvient d’avoir été le voleur de pommes, le vieux général pourra ne se souvenir que de la bravoure de l’officier et pas des méfaits du voleur de pommes : la relation mnémonique de proche en proche n’est pas forcément transitive et n’assure donc pas une unité suffisante. De plus, rien ne garantit, en fait, que le souvenir du vieux général concernant l’enfant qu’il était soit bien un souvenir d’un vécu en première personne, puisqu’il est capable de reconstruire ses souvenirs en en expurgeant les éléments gênants. Butler et Reid ont donc pu reprocher à Locke de présupposer la qualité de « vécu en première personne » de l’expérience sur laquelle portent les souvenirs, et par là de présupposer l’identité personnelle via l’identité de la première personne.
Grice a trouvé une manière de contourner l’objection concernant la non transitivité des souvenirs. Il imagine des blocs d’expériences tels que pour tout bloc, il soit possible et réalisable soit que ce bloc assure un raccord mémoriel avec un bloc précédent (pas forcément le bloc immédiatement précédent, en fait un bloc précédent quelconque de la vie de la personne), soit que ce bloc soit l’objet d’un raccord mémoriel assuré par un bloc suivant (là encore, ce bloc peut être lointain). Les raccords mémoriels peuvent donc se comporter comme des parenthèses qui s’entrecroisent voire parfois qui s’incluent l’une l’autre, mais comme tout bloc d’expériences est raccordé à quelque autre, finalement on a un tissu de connexité générale. La notion de raccord mémoriel permet donc de considérer tous ces raccords comme faisant partie d’une même intégration [2] : il en est un peu comme au niveau logique -2, mais à la place de la relation d’équivalence, on a une relation de connexité, qui a une fonction similaire puisqu’elle met dans une même classe toutes les relations mémorielles d’une même personne.

Mais une objection similaire à celle de Reid réapparaît. Si ces relations assurent bien une forme de connexité entre les expériences, via la mémoire, rien n’assure que ces raccords entre expériences raccordent bien des expériences d’une même personne (et cela vaut aussi contre l’approche de Grice et – mais moins fortement – contre celle de Wiggins). On a bien les raccords, mais ils pourraient faire des branchements déviants. Perry a tenté de bloquer cette objection. Celui qui se rappelle un événement doit avoir le même corps que celui qui est témoin de l’événement, croire tout ce que présuppose Grice et cette première condition, et de plus la procédure d’enregistrement de l’événement doit enregistrer non seulement l’événement mais le rapport à celui qui en est témoin, ceci dans une sorte de fichier marqué par l’indexicalité « essentielle » qui est celle du « Je ». Il y a bien là une tentative de se limiter au jeu de processus qui s’articulent les uns sur les autres selon certains rôles (celui qui vit l’événement, celui qui est le témoin de cette expérience, le jeu des indexicaux (Je, tu) ) où l’on pourrait voir une trace du niveau -3. Mais c’est une trace assez peu fidèle, puisqu’on en arrive à postuler un fichier et un mode d’enregistrement du « Je », au lieu de se refuser à définir les indexicaux autrement que par leurs interactions. A la limite on pourrait y voir une tentative de trouver un lieu propre des expériences personnelles. Mais ce « lieu propre » ne peut guère avoir le même statut que le lieu propre de chaque expérience singulière.

3. Perplexités

On peut alors amorcer un tournant : au lieu de tenir les intuitions qui nous rendent assurés de notre identité personnelle individuelle pour des exigences incontournables, et de tenter de les satisfaire – ce qui conduit à la démarche descendante que nous avons suivie jusque là – on peut, comme Parfit, mettre en question ces intuitions. Sommes-nous d’une identité si unifiée et isolée que cela ? Parfit n’exclut pas que des expériences qui ne sont pas strictement les nôtres en première personne, qui sont moins individuelles et plus collectives, puissent s’infiltrer dans nos vies et même y jouer un rôle important. Wiggins cependant critique cette perspective parce qu’elle n’est pas assez normative. Nous devons pouvoir distinguer une mémoire qui fonctionne bien et une autre qui fonctionne moins bien – qui mélange des souvenirs personnels et des formes de mémoire collective. Or pour ce faire, il faut bien admettre que nous devons présupposer la notion d’identité personnelle, puisque notre critère d’un moins bon fonctionnement est le mélange entre ce qui est vécu en première personne et ce qui n’est pas strictement tel. On pourrait dire que Wiggins refuse d’abandonner la perspective que nous avons nommée essentialiste, et qu’il veut donc maintenir la normativité liée à nos prétentions à l’identité personnelle comme position fondamentale en deçà de laquelle on ne peut descendre.
Wiggins voit dans une perspective plus interactionniste de l’identité personnelle un danger, car elle ferait dépendre l’identité personnelle d’éléments externes à la personne. Il reprend la fiction des Browninson ; on transplante le cerveau de Brown dans le corps de Robinson. La personne ainsi créée a-t-elle l’identité de Brown ? On divise le cerveau de Brown et on implante les deux parties l’une dans le corps d’un jumeau Robinson, l’autre dans l’autre jumeau. L’identité de Brown serait-elle divisée ? Un des jumeaux meurt, l’identité de Brown survit-elle dans l’autre ? Cette dernière variante permet à Wiggins d’affirmer qu’une notion d’identité qui pourrait faire admettre que l’identité de Brown peut disparaître à la suite d’un événement externe comme la mort du jumeau Robinson n’est pas une notion d’identité acceptable. Il faudrait selon lui disposer d’un principe (une forme d’activité qui est soit en exercice soit toujours là comme disposition, par exemple) qui permette de suivre à la trace la personne dans ses diverses manifestations. Il appelle ce principe un « sortal », qui indique de quelle sorte est la personne Brown. Mais pour assurer l’identité personnelle il faudrait un sortal « Brown » ! Ce serait à la fois un « lieu propre », et un type générique délocalisable. On voit ici que s’accrocher aux prétentions actives au niveau de nos intuitions ne conduit qu’à des impasses.
Il nous faut donc cesser de nous crisper sur ces prétentions et renverser la perspective ; voir les contraintes qui mettaient en question ces intuitions non plus comme des gênes mais comme les exigences d’une mise en jeu. Pour cela il nous faut retrouver dans notre problème des traces du niveau -4, celui de la localité. Or ces traces existent bien.

4. Remonter du plus profond

Les travaux philosophiques sur la notion d’identité personnelle nous montrent bien que ce qui est au cœur du problème, c’est l’interprétation de l’identité Je = Je, quand on veut l’établir en tenant compte des singularités des expériences localisée, à tout le moins dans le temps. Comme on l’a vu en introduction, au niveau -4, dans l’identité A= A, A ayant d’emblée son lieu propre, le signe d’égalité ne fait pas sens. Et si en revanche nous nous bornons à l’identité entre un ensemble de deux singularités et le même ensemble autrement présenté (A et B = B et A), nous ne verrons pas émerger d’identité personnelle. Si l’on admettait (comme chez Perry) un Je lié à chaque singularité, l’un de ces Je ne pourrait pas avoir le même lieu propre que l’autre. Ainsi chez Perry le Je qui vit l’événement n’a pas la même localisation temporelle que le Je qui témoigne du fait que le premier Je ait vécu l’événement. Perry se permet ensuite de « délocaliser », c’est-à-dire d’oublier la différence de localisation, ou de faire des copies de l’un sur l’autre : dès lors, le second Je peut poursuivre la même fonction indexicale que le premier. Cette fonction indexicale du « Je » leur est commune. Mais la conservation des fonctionnalités est d’un niveau supérieur, du niveau -2.
Or nos exigences vont au rebours des prétentions précédentes des théories de l’identité personnelle, puisque nous avons pris maintenant la perspective opposée : au lieu de devoir respecter d’emblée l’identité entre les deux Je, nous devons au contraire reconnaître qu’aucun des deux « Je » n’a d’accessibilité directe à l’autre, le premier parce qu’il est passé, et le second parce qu’il ne fait que se souvenir. Nous avons donc au départ des singularités irréductiblement localisées [3]. Il est clair que de telles singularités prises isolément ne peuvent pas suffire pour constituer une personnalité. L’identité personnelle recherchée doit cependant partir de ces singularités, et nous devons alors explorer les conditions du jeu de ces singularités qui permettent l’émergence de sa normativité - conditions parmi d’autres, mais les seules à poursuivre un jeu qui puisse mener à nos « intuitions » d’identité personnelle. Cela exige de ne plus voir dans l’identité personnelle une réalité substantielle, mais une normativité possible qui émerge sur le fond de certains fonctionnements des singularités.
Nos singularités d’expériences interagissent d’abord en tous sens (comme au niveau -4). Il y a interaction entre activités et dispositions d’un même moment, et interactions entre activités et dispositions de différents temps. Les interactions entre ces deux interactions font cependant émerger au sein de leur chaos un commencement de régularité : nos actions d’un moment sont guidées par nos anticipations et celles-ci par nos souvenirs et nos habitudes. Ces coordinations entre interactions sont des apprentissages, qui retiennent les interactions efficaces, et qui excluent les interactions auto-destructrices. Cette efficacité trouve sa validation aussi bien dans la concordance de nos actions présentes avec nos objectifs que dans les concordances entre ce que nous avons retenu, ce que nous anticipons et ce que nous percevons, et du coup nous nous méfions des possibles distorsions. Ces coordinations efficaces sont bien des normativités qui émergent de nos usages singuliers, et qui tissent un réseau d’interactions entre nos perceptions, nos souvenirs, nos anticipations et nos activités.
On retrouve ainsi une forme de trace du niveau interactif (-3). On pourrait aussi y retrouver une version interactive du principe d’activité et de fonctionnement de Wiggins. A vrai dire, c’est seulement dans l’émergence du niveau -3 à partir du niveau -4 que nous pouvons parler d’identité personnelle : les jeux interactifs qui n’ont pas encore de règle au niveau -4 n’assurent pas encore cette sélection par focalisation sur les coordinations (convergentes ou conflictuelles) focalisation qui tient aussi au contraste avec les interactions qui ne présentent pas la moindre symétrie. La simple poursuite de ces jeux sans règle amène la sélection de ces résonances et symétries. Mais si nous nous bornions à laisser faire toutes les interactions entre singularités, sans ce filtre de coordinations, nous aurions bien une démultiplication des singularités, mais pas une construction d’identité.
En remontant du niveau non normatif aux niveaux normatifs, nous passons d’un niveau où toutes les interactions – satisfaisantes ou non, permises ou pas permises – constituent le contexte qui nourrit la personne via ses singularités, à des niveaux qui, en émergeant de coordinations et de rencontres – de convergences ou d’oppositions – opèrent des sélections. Ces normativités qui émergent des interactions et qui les sélectionnent en retour forment autant de normes singularisées, de styles personnels. Les philosophes ont tous pensé que l’identité personnelle avait une dimension d’intentionnalité – l’individu se représentant lui-même sous l’aspect d’un soi. Or, avant même d’en arriver au soi, les styles privilégient certains aspects des activités, et comportent donc une dimension intentionnelle en ce sens. Inversement, une constitution d’un soi qui se voudrait seulement issue d’une simple réflexion transparente à elle-même ne produirait pas d’identité personnelle. La simple réflexivité, celle qui ne tient pas compte des effets de localisation et de positions, celle qui ne modifie pas en retour nos dispositions, ne contribue pas à l’identité personnelle. Comme le dit Girard, « se chatouiller soi-même ne fait pas rire ».

Il reste qu’une telle identité, qui tient à la production de coordinations par le jeu des singularités qui produisent le style personnel, semble bien présenter une structure commune qu’on peut repérer chez chaque individu. Le processus de sélection des singularités par coordinations (convergence et opposition) plutôt qu’incommunicabilité indifférente et absence de réponse, la dynamique qui mène à l’émergence de normativité et la dynamique inverse qui, à partir de cette sélection, redéfinit les interactions entre singularités comme des capacités structurantes de la personne, toutes ces structures de processus et de dynamiques présentent des similarités fondamentales d’une personne à une autre.
Nous rencontrons alors un dilemme possible de la notion d’identité personnelle. Si ces similarités de structure permettent de définir une classe d’équivalence, alors nous avons bien des processus de constitution de personnalité, mais ils n’assurent pas l’identité singulière. Nous sommes trop vite passés à l’universel, nous avons oublié la singularité. Si nous voulons en rester aux processus singuliers qui assurent une intégration qui ne peut être universelle mais qui reste personnelle, alors le problème est que partir de ce style nous amène nous-mêmes, comme aussi les autres quand ils nous observent, à négliger certaines de nos particularités comme ne faisant pas « vraiment » partie du style de notre personne, si bien que nous appauvrissons notre identité.

Il semble donc que la notion d’identité personnelle ne permette pas de remonter jusqu’au niveau supérieur (le niveau -1) où nous pourrions définir une notion d’identité qui soit un universel applicable à chacun, en mettant totalement entre parenthèses la chronique de ses interactions et la particularité de son style. La notion la plus générique d’identité personnelle semble bien exiger des spécificités qui correspondraient à des traces du niveau -2, celui qui en logique nous rendait sensible à la diversité des démonstrations tout en proposant une procédure (l’élimination des coupures) qui permettait de ranger toute une série de démonstrations dans une classe d’équivalence. Autrement dit, pour pouvoir parler d’identité personnelle de manière générale, comme la classe d’équivalence entre des identités chacune singulière, il faudrait nous lancer d’abord dans tout un travail qui construise cette classe d’équivalence, qui puisse nous faire passer d’une histoire d’interactions à une autre et d’un style personnel à un autre. Puisque – c’est notre hypothèse – la notion d’identité personnelle ne peut pas avoir les prétentions du niveau -1 – celles d’un universel unique qui en chacun de nous assure sa continuité et son unicité propre – c’est seulement par un travail de transpositions souvent difficiles (comme au niveau -2) que nous pouvons trouver des similarités entre des dynamiques d’identité personnelle différentes. Être sensible à la difficulté de ces transpositions, être sensible à l’irréductibilité de ces différences, c’est cela qui nous assure que nous sommes encore en prise avec les singularités qui sont le fond de l’identité personnelle et avec les processus d’interaction qui permettent à un style personnel d’émerger.

5. Les conditions de possibilité de l’identité personnelle

Il se pourrait donc que les difficultés des philosophes pour satisfaire toutes les prétentions qu’ils pensent inséparables de la notion d’identité personnelle tiennent à ce qu’ils veulent la penser au niveau des exigences universelles (celles qui en logique prennent la forme de la prouvabilité et de la vérité), alors que cette notion n’est pas déracinable de ses trajets en profondeur, au niveau des singularités d’abord, au niveau des interactions ensuite. Pour l’abstraire des chroniques et de styles individuels, il faut opérer des transformations et des sélections qui nous laissent encore au niveau que Girard appelle « fonctionnel », celui qui permet en logique d’une part de distinguer les démonstrations – ici les styles personnels – et qui d’autre part ne sait les rapprocher que par un travail de transformation qui d’ailleurs peut être infini – dans l’élimination des coupures. Pour prendre le contrepied d’une autre référence logique, référence au Modus Ponens, qui permet de détacher une conclusion du raisonnement qui y a conduit, nous ne pouvons « détacher » une vérité générale sur l’identité personnelle des niveaux précédents de son élaboration. Inversement, les singularités qui sont le fond de l’identité personnelle ne pourraient pas la faire émerger si elles n’entraient pas dans des interactions, y compris des interactions entre dialectes de facture privée qui sans encore communiquer directement entre eux se manifestent l’un à l’autre non pas leur contenu, mais leurs différences, quand ils procèdent par des canaux différents – comme lorsque ce que je veux exprimer va pour moi au-delà du sens commun des mots utilisés et que vous répondez non pas par d’autres phrases, mais par votre posture. Les manières dont ces positions se répondent définissent une structure, mais on ne peut détacher cette structure comme un universel parce que l’ensemble des essais et tentatives de coordinations sur le fond desquels elle s’affirme lui reste nécessaire. Cette structure ne joue que dans un rapport entre le fonctionnel et l’inabouti sur le fond duquel le fonctionnel se dégage, alors qu’un universel est censé fonctionner partout où il s’applique.

Cette perspective, qui prend à rebours les tentatives philosophiques, toujours marquée par la nostalgie des prétentions de l’essentialisme, peut elle rendre compte des apories qu’ont rencontrées ces tentatives ? Le bateau de Thésée posait le problème : partir des éléments originels ou maintenir la structure et la fonction. Mais dans le cas de l’identité personnelle, la structure et la fonction émergent des éléments singuliers, alors que ces deux facteurs peuvent être dissociés dans le cas du bateau, tant qu’on peut remplacer une pièce sans modifier même minimalement la fonctionnalité des autres, ce qui n’est pas le cas pour nos expériences existentielles. L’intentionnalité de la mémoire et ses opérations présupposent la validation des prétentions à l’identité de la première personne, font remarquer Butler et Reid. Mais en fait ce qui est présupposé, ce sont les coordinations entre activités qui émergent de leurs interactions, de pair avec une capacité à réorganiser ces activités en fonction de leurs coordinations, et non pas une identité substantielle. Les cas de science fiction, les Brownrobinsonnades, voient se dissiper leur mystère. Si le cerveau de Brown peut fonctionner dans le corps de Robinson, c’est en interaction avec ce corps, et ses fonctionnalités sont par là singularisées à nouveaux frais. Si les deux jumeaux pouvaient vivre avec chacun une moitié de cerveau brownien, il en serait de même. Quand un des jumeaux meurt, ce qui meurt est une des identités ainsi modifiées, et pas l’autre, qui avait aussi acquis quelques singularités. Ces énigmes deviennent des banalités si l’identité émerge de ces interactions.
Cela tient à ce qu’adopter la perspective « ascendante » nous a fait passer des prétentions en exigences. Au lieu de poser comme prétention un idéal d’unicité capable de se maintenir à travers ses variantes, nous avons eu comme exigences de partir des interactions entre localisations ou singularités différentes, et de rester au plus près de l’émergence de coordinations dans ces interactions, puis du travail qui permet de rassembler ces différentes coordinations. Dès lors, nous ne disposons plus que d’une identité personnelle prise dans son processus identitaire, et non plus d’une identité substantielle présupposée. Ce n’est plus l’identité substance qui assure son unité, ce sont les processus identitaires qui travaillent à constituer l’identité personnelle. Ils assurent ce travail à la fois en constituant des modalités d’intégration de nos expériences – récits que nous nous faisons de notre histoire, rôles sociaux que nous endossons aux yeux des autres, effets physiques de nos activités passées, apprentissages cognitifs et émotionnels – mais aussi des modalités de mise à l’écart – attribution de ce qui ne rentre pas dans ces intégrations aux aléas, à des contraintes externes, à des parties sombres ou des tendances récusées de notre psychisme, bref à notre part de conflits et de tension irrésolues, voire à la part de ce que nous négligeons et qui nous indiffère. C’est une identité interactive et en procès, et non pas une identité achevée ; c’est une identité qui a gardé son enracinement dans les correspondants ce que Girard appelle en logique des « enfers », ceux de tous les niveaux inférieurs.

Conclusion

On pourra peut-être considérer cet essai d’interaction entre la réorientation des exigences philosophiques et l’étagement des exigences du logicien comme une indication de ce que les travaux en profondeur de Jean-Yves Girard ont une fécondité qui va au-delà de la logique, ce qui pourrait soutenir la visée de leur auteur : déterminer des conditions de possibilité des structures logiques, qui aient une portée transcendantale – sous une forme modeste, non pas de conditions nécessaires mais de conditions que la pratique des interactions logiques montre suffisante. Ce transcendantal n’est pas un a priori qui formaterait d’en haut et de l’extérieur le divers du sensible, un transcendantal « descendant ». Il s’agit plutôt d’un transcendantal « ascendant » : les conditions de possibilité ne sont pas données d’avance, elles surgissent de la poursuite des interactions. En logique, il s’agit des interactions entre symboles. Pour nos apprentissages, il s’agit des coordinations entre nos activités, pour la formation de notre personnalité dans sa singularité, des rapports de cohérence et de tension entre nos différents apprentissages.

Références

Butler Joseph, Fifteen sermons preached at the Rolls Chapel.
Girard Jean-Yves, La syntaxe transcendantale, manifeste, 21 février 2011
Grice Paul, « Personal Identity », Mind, vol 50, n°200, oct 1941, pp. 330-350
Locke John, Essai sur l’entendement humain
Parfit John, Reasons and Persons, Oxford University Press, 1987
Perry John, Identity, Personal Identity and the Self, Hackett Publications
Reid Thomas, Recherche sur l’entendement humain d’après les principes du sens commun
Wiggins David, Sameness and Substance Renewed, Cambridge University Press, Cambridge, 2001


[1] Cette notion de lieu propre est plus précise que celle utilisée en philosophie de "token identity".

[2] Daniel Winggins a proposé indépendamment de partir d’une relation R d’être une expérience fortement co-consciente d’une personne P avec une autre expérience de même type d’une personne Q ultérieure, et de fonder alors la notion d’identité personnelle sur la relation ancestrale qui enchaîne ces relations R.

[3] L’analogie avec les lieux propres propres logiques n’est que partielle : certes deux expériences singulières qui se succèdent ont des places disjointes dans le temps, mais sur d’autres dimensions - par exemple leur résonance émotionnelle, ou simplement leur effet sur nos apprentissages, il reste difficile de garantir qu’elles soient disjointes.

Logique et Interaction : vers une Géométrie de la Cognition

Cet opus augural rassemble des communications issues des différentes rencontres du groupe LIGC [Logique et Interaction : vers une Géométrie de la Cognition] au sein duquel collaborent des philosophes et des scientifiques d’horizons divers, rassemblés dans une réflexion philosophique commune sur l’impact des métamorphoses récentes de la logique dans le contexte de son dialogue avec l’informatique théorique.
Le groupe LIGC promeut une analyse critique des points de vue « réalistes » prédominants en philosophie de la logique, en philosophie des sciences et dans les approches logiques de la cognition, au profit d’une philosophie interactionniste de la rationalité.